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Lughnasadh et Lammas : le prix de la première récolte

17 juillet 2026 par
Olivier Van Bunderen


La croûte cède sous les pouces avec un petit craquement, et la mie tiède s’ouvre. Une première part est posée à l’écart, sur une assiette où personne ne tend la main. Le 1er août, avant de goûter la récolte, on s’arrête. Pourquoi ce scrupule ? La fête irlandaise de ce jour porte, dans l’un de ses noms, le mot « peine ».

L’essentiel à retenir

  • Que fête-t-on à Lughnasadh ? Le début d’août, saison des assemblées et des premiers fruits. La tradition irlandaise médiévale rattache la fête à Tailtiu, mère adoptive du dieu Lugh, et à l’assemblée fondée en sa mémoire.
  • Lughnasadh et Lammas, est-ce la même fête ? Non. Lughnasadh est irlandaise ; Lammas, « la messe du pain », est anglaise et chrétienne. La sorcellerie moderne les a réunies au XXe siècle, dans sa roue des fêtes.
  • D’où vient le nom, et pourquoi le 1er août ? Du vieil irlandais Lugnasad, « l’assemblée de Lugh » ; Lúnasa est encore le nom irlandais du mois d’août. Les textes médiévaux placent la fête aux calendes d’août ; les coutumes populaires irlandaises tombaient plutôt le dernier dimanche de juillet ou le premier d’août.
  • Comment la fêter aujourd’hui ? En mettant une part de côté avant de goûter : le premier pain rompu, la première gorgée versée à la terre. Des gestes d’aujourd’hui, à adapter à sa table.

« Son cœur éclata dans son corps sous l’effort. »

Dindshenchas métrique, poème sur Tailtiu (XIe-XIIe siècle), d’après la traduction anglaise d’E. Gwynn

Peinture d'évocation : une femme vue de dos, une hache à la main, au milieu d'une forêt abattue et de racines arrachées ; au-delà, une plaine de trèfle en fleur.

La hache et les racines

Image d’évocation. Le poème qui raconte ce défrichage est attribué à un poète de cour du début du XIe siècle, qui l’aurait composé pour le roi qui relevait alors l’assemblée née de la mort de Tailtiu.

Le récit

La reine qui arracha la forêt

Le premier coup de hache sonne dans le bois de Cuan, puis un autre. Une femme abat les arbres un à un. Quand un tronc est à terre, elle ne s’arrête pas : elle s’attaque à la souche et arrache les racines.

Elle s’appelle Tailtiu, et elle est reine d’un peuple vaincu. Les Fir Bolg tenaient l’Irlande avant l’arrivée des Túatha Dé Danann, le peuple des dieux. Ils viennent de perdre la première bataille de Mag Tuired, un nom que le récit mythique donne à deux batailles entre les peuples de l’île. Son époux, Eochaid mac Eirc, était le roi des vaincus. Elle a pourtant élevé un enfant venu de l’autre camp : Lugh, un jeune dieu des Túatha Dé Danann, devenu son fils adoptif.

Pourquoi elle a gagné ce bois, le conte se tait. Ce qu’elle veut en faire, il le dit : une plaine. Avant que l’année soit révolue, là où se dressait la forêt, le trèfle est en fleur.

L’ouvrage l’a brisée. Son cœur éclate dans son corps sous l’effort, et une longue maladie suit.

Tailtiu meurt vers les calendes d’août, aux premiers jours du mois.

Lugh institue en sa mémoire des jeux et un chant de lamentation, qu’il fait tenir chaque année, une quinzaine avant et une quinzaine après ce jour. Le jour porte le nom du fils : Lugnasad, l’assemblée de Lugh.

⁂

Ce conte, des lettrés irlandais l’ont mis par écrit aux XIe et XIIe siècles, dans deux textes qui ne racontent pas tout à fait la même histoire. Le premier est le Lebor Gabála Érenn, le « Livre des invasions », qui suit les peuples successifs de l’île. Le second est le Dindshenchas, un recueil de poèmes sur l’origine des noms de lieux. Le premier donne l’époux de Tailtiu, la forêt changée en plaine et le geste de Lugh ; le second, la hache, les racines et le cœur. Le conte ne parle pas de blé : il parle de trèfle, et d’un travail qui coûte une vie.

Trois fêtes se sont posées sur ce jour : une assemblée irlandaise, une messe du pain anglaise, un sabbat né au XXe siècle.

Toutes demandent la même chose : s’arrêter avant de goûter, et reconnaître ce que la récolte a coûté.

Pour mesurer ce coût, il faut quitter le conte et revenir aux mots, puis aux fermes.

L’enquête

Une assemblée, des myrtilles et la peine de la terre

Le nom dit d’abord une réunion. En vieil irlandais, Lugnasad assemble le nom du dieu et násad, « l’assemblée ». Un glossaire du Xe siècle, attribué à Cormac, évêque-roi de Cashel, y voit la fête de Lugh au début de l’automne, qui, dans l’année irlandaise, s’ouvrait en août. L’irlandais d’aujourd’hui dit Lúnasa, et c’est le nom du mois. Le français a gardé une trace du même genre : autrefois, « faire l’août », c’était moissonner, et l’aoûteron était l’homme qu’on engageait pour la moisson. D’une langue à l’autre, le mois a longtemps porté le travail des champs.

Un autre récit donne pourtant à ce jour un nom plus sombre. L’année irlandaise comptait quatre grandes fêtes : Samain et Beltine, devenues dans la roue moderne la nuit de Samhain et les feux de Beltaine ; Imbolc, au début de février ; et celle du début d’août. Dans Tochmarc Emire, « la Courtise d’Emer », la jeune Emer impose au héros Cúchulainn, qui la courtise, de rester sans sommeil d’une fête à l’autre, de Samain jusqu’à la dernière : Brón Trogain. Ce nom se laisse lire comme « la peine de la terre » : une glose ancienne explique que la terre souffre alors sous son fruit. Le sens exact du mot reste discuté.

Voilà une fête de la récolte qui porte le mot « peine » dans son nom.

L’assemblée, elle, a bien existé. La plaine de Tailtiu s’appelle aujourd’hui Teltown, dans le comté de Meath, au nord-ouest de Dublin. Les annales y situent l’óenach de Tailtiu, la grande foire des rois de Tara, la colline où la tradition place le siège des rois suprêmes d’Irlande. Au début du XIe siècle, après un long abandon, le roi Máel Sechnaill la relève, et le poème du Dindshenchas promet à ceux qui la tiennent l’abondance du grain et du lait. La dernière grande foire royale s’y tient en 1168, sous Ruaidrí Ua Conchobair, le dernier roi suprême d’Irlande. Les annales racontent que les chevaux couvraient alors la plaine, d’une colline à l’autre.

Après 1168, plus aucun roi ne tient la foire.

La fête, elle, descend dans les fermes.

« Les annales racontent que les chevaux couvraient alors la plaine, d’une colline à l’autre. »

On la retrouve au XXe siècle, sur les collines. Le dernier dimanche de juillet, des foules y montaient cueillir les myrtilles. Selon les régions, ce jour portait plusieurs noms : dimanche de la Guirlande ; dimanche des myrtilles, Fraughan Sunday, du fraochán irlandais, que l’anglais dit aussi Bilberry Sunday ; ou dimanche de Crom Dubh, une figure que le folklore attache à la fin de juillet. On le sait grâce aux écoliers d’Irlande, qui ont recueilli entre 1937 et 1939 ce que racontaient les anciens, et à l’archiviste Máire MacNeill, de la Commission irlandaise du folklore, qui s’en servira en 1962 pour The Festival of Lughnasa.

Peinture d'évocation : une famille paysanne irlandaise des années 1930 attablée devant des pommes de terre nouvelles, du lard et un chou blanc.

Les premiers fruits

Image d’évocation. Pommes de terre nouvelles, lard, chou blanc : la table qu’on attendait de chaque maison ce dimanche-là. Dans le comté de Mayo, le même dimanche mène encore au sommet du Croagh Patrick : c’est le Reek Sunday, pèlerinage chrétien que beaucoup font pieds nus.

À Sliabh na Lice, dans le comté de Clare, c’est un homme de soixante-dix ans, Antoine Ó Conmhuigh, de Ballynew, qui raconte aux écoliers le dimanche de la Guirlande, le Garland Sunday. Ce jour-là, chaque maison devait manger les premiers fruits : pommes de terre nouvelles, lard nouveau, chou blanc. Le fermier qui n’en servait pas aux siens y gagnait un surnom, feirmeoir gaoithe, « fermier de vent ». Antoine avait connu trois fermiers qui, par scrupule, n’arrachaient pas leurs pommes de terre avant la veille. Et les jeunes, entre eux, se demandaient s’ils allaient « à Garlic », l’ail, plutôt qu’à Garland, la guirlande.

On ne touche pas aux prémices avant le jour dit.

Ce jour-là, on les partage avec les siens.

Hlafmæsse, et ce que devient le grain

En Angleterre, la même date porte un nom qui ne doit rien à un dieu : hlafmæsse, la « messe du pain », que l’anglais a raccourci en Lammas. C’est une fête chrétienne de l’Angleterre anglo-saxonne, sans lien d’origine avec Lugh, et la Chronique anglo-saxonne s’en sert déjà comme repère au début du Xe siècle.

Aucun texte ne décrit la messe elle-même. Le pain, lui, a laissé une trace. Un charme anglo-saxon, que rapporte l’historienne Eleanor Parker, emploie quatre morceaux de pain consacré à Lammas. On les émiette aux quatre coins de la grange, pour protéger le grain. L’historien britannique Ronald Hutton juge probable qu’on bénissait ce jour-là les pains du premier blé.

La fête du pain a survécu à sa messe. À Ballycastle, dans le comté d’Antrim, en Irlande du Nord, l’Ould Lammas Fair se tient encore chaque année le dernier lundi d’août et le lendemain. On y vend de la dulse, une algue rouge séchée, salée et coriace, qu’on mâche. On y vend aussi du yellowman, un caramel jaune, alvéolé et collant, qu’on casse au marteau. Pour une messe du pain, le menu s’est un peu égaré en route.

Plus au sud, à Killorglin, dans le comté de Kerry, la foire de Lammas a gardé un roi : un bouc. À l’ouverture de Puck Fair, une écolière de la ville, reine de la foire, couronne un bouc sauvage.

Le grain qui donne le pain donne aussi la bière, puis, bien plus tard, l’eau-de-vie : en Écosse, les comptes royaux de 1494-1495 nomment déjà un frère John Cor, qui reçoit du malt pour en faire de l’aqua vitae. Aucune source, en revanche, ne relie Lughnasadh à la distillation.

Le grain avait sa fête et sa boisson. Il lui manquait un visage : une ballade écossaise le lui a donné.

Le récit

John Barleycorn, le grain qu’on tue et qu’on boit

Tout commence par un serment. Trois rois, à l’orient, ont juré que John Barleycorn mourrait. Son nom dit qui il est : barleycorn, c’est le grain d’orge. L’homme que la ballade met à mort n’est autre que le grain, et on le suit du champ jusqu’au verre.

Les rois l’enfouissent à la charrue et lui jettent des mottes sur la tête, puis ils jurent qu’il est mort. Mais le printemps arrive, les averses tombent, et John Barleycorn se relève, à la surprise de tous. Le soleil de l’été le rend dru et fort, la tête armée de pointes. Puis l’automne vient, et le voilà qui pâlit, les jointures pliées, la tête qui penche.

Alors ses ennemis prennent une arme longue et tranchante et le coupent au genou. Ils le lient sur une charrette comme un faussaire, le couchent sur le dos et le battent à coups de bâton. Ils le jettent dans une fosse emplie d’eau, l’étendent sur le sol et le retournent dès qu’il donne signe de vie. Ils consument sur la flamme la moelle de ses os. Pour finir, un meunier le broie entre deux pierres.

Le sang de son cœur, ce qui reste de lui, on le boit à la ronde, et la joie grandit autour de la table. La ballade ne s’achève ni sur un deuil ni sur une vengeance, mais sur un toast. Que chacun, le verre en main, salue John Barleycorn, et que sa descendance ne fasse jamais défaut à la vieille Écosse.

Quittons la chanson pour l’aire du malteur : chaque supplice y est un geste de métier. Le coup au genou, c’est la faux de la moisson ; les coups de bâton, le fléau qui bat les épis. La fosse emplie d’eau, c’est la cuve où l’orge trempe. Le sol où on l’étend et le retourne « dès qu’il donne signe de vie », c’est l’aire où le grain germe, et où le malteur le remue à la pelle. La flamme qui consume sa moelle, c’est la touraille, le four qui sèche le malt. Le meunier, enfin, le moud pour la cuve du brasseur, où l’eau chaude change son amidon en sucre, grâce à ce que le grain a lui-même fabriqué en germant ; les levures prennent ensuite le relais, comme le raconte notre article sur la fermentation alcoolique. En Hesbaye, une distillerie a mené l’orge belge plus loin encore, jusqu’à l’alambic : c’est l’histoire de Belgian Owl.

Sous le martyre, la recette.

Peinture d'évocation : dans une grange, une gerbe d'orge coupée, un fléau, une meule de pierre et une chope de bière ambrée sur un tonnelet.

Du champ au verre

Image d’évocation. La gerbe, le fléau, la meule, la chope : il ne manque à la scène que la fosse d’eau et le feu, deux des étapes que la ballade réserve au malteur.

L’âge de la chanson surprend : elle est bien plus jeune qu’elle n’en a l’air. Sa plus ancienne forme écrite figure en 1568 dans le manuscrit écossais de George Bannatyne, où le grain devenu boisson s’appelle Allan-a-Maut, « jeune et vêtu de vert ». Le nom de John Barleycorn apparaît en 1624 sur un placard imprimé à Londres. Le poète écossais Robert Burns en compose la version qu’on chante encore, publiée en 1787 dans l’édition d’Édimbourg de ses poèmes. Il précise lui-même en note qu’il l’a bâtie sur une vieille chanson du même nom.

Les folkloristes du XIXe siècle y ont lu autre chose qu’une chanson à boire. L’Allemand Wilhelm Mannhardt, dans les années 1870, puis l’anthropologue écossais James Frazer ont bâti la théorie d’un « esprit du grain » qui meurt à la moisson et renaît au printemps ; les folkloristes l’ont depuis largement abandonnée.

Au XXe siècle, ce grain qui meurt et revient allait trouver une nouvelle place, au cœur d’une roue.

Les traditions

Ce que la fête dit à ceux qui la célèbrent

Ceux qui fêtent Lughnasadh aujourd’hui ont reçu deux figures : le grain qui meurt et revient, que l’on vient de quitter, et Lugh lui-même, le fils adoptif de Tailtiu. Un autre récit irlandais, le Cath Maige Tuired, celui de la seconde bataille de Mag Tuired, le montre devant la porte de Tara, au moment où il veut entrer chez le roi Núadu. La règle de la maison royale est simple : nul n’y entre sans un art.

Lugh arrive aux portes de Tara avec sa troupe. Le portier lui demande quel art il pratique. Lugh se propose comme charpentier : le roi en a déjà un. Comme forgeron : il en a un aussi. Champion, harpiste, guerrier, poète et historien, sorcier, médecin, échanson, bronzier : chaque fois, le portier lui oppose quelqu’un qui détient déjà cet art.

Lugh demande alors si le roi a un seul homme qui les possède tous. Le portier va trouver Núadu et lui annonce un guerrier nommé Samildánach, « habile en tous les arts ».

La porte s’ouvre.

Celui qui frappe à la porte, dans cette scène, est l’homme de tous les métiers, et c’est ce visage-là que la fête porte dans son nom. Jules César disait déjà du « Mercure » des Gaulois qu’on le tenait pour l’inventeur de tous les arts ; beaucoup de celtisants y reconnaissent Lugus, le cousin continental de Lugh, sans pouvoir le prouver.

Le grain est mûr, mais pas encore rentré : on fête le premier fruit pendant que le reste attend dans le champ, exposé à l’orage. Pour ceux qui célèbrent, toute la langue de la saison est là. La lumière a passé son sommet à Litha, le solstice d’été ; d’où la gravité du jour, et la part mise de côté. Une organisation druidique née aux États-Unis, l’ADF, Ár nDraíocht Féin, la résume d’un principe : un don appelle un don.

Cette langue est récente, et ses pratiquants le savent. En 1954, dans Witchcraft Today, Gerald Gardner, le fondateur de la Wicca, la sorcellerie moderne née en Angleterre, parle encore d’une « veille d’août ». À la fin des années 1950, son groupe de sorciers, le coven de Bricket Wood, au nord de Londres, ajoute solstices et équinoxes aux quatre grandes fêtes, et la roue à huit branches est née. Il ne s’agit pas de traditions anciennes, mais d’une grammaire contemporaine, que chacun est libre d’utiliser ou non.

Toutes les branches ne la parlent pas. Les reconstructionnistes celtes, qui cherchent à retrouver la pratique des anciens Irlandais d’après les textes, fixent souvent la fête sur la première myrtille mûre plutôt que sur une date. L’ADF, elle, a tiré un rite de l’hypothèse de Máire MacNeill sur le combat de Lugh contre Crom Dubh ; ses membres le célèbrent aujourd’hui, et Lugh y gagne la récolte.

Que fait-on, ce soir-là, dans un cercle wiccan ? « The Corn Play », un rituel de Lammas recueilli en 1999 dans l’Internet Book of Shadows, une compilation de textes de pratiquants, en donne une image. Un Lammas Lord y est couronné d’épis. Une Corn Queen prend à la fois la coupe de vin et son athamé, le couteau rituel : la coupe et la lame passent par les mêmes mains. Elle mène une danse tissée sur l’air de John Barleycorn, puis l’on partage le pain, le vin et le miel. Le rite gardnérien clôt d’ailleurs chaque cercle sur la coupe et les gâteaux, ses cakes and wine : à Lammas, ce geste de tous les cercles prend un goût de récolte.

Les correspondances de la fête passent par son signe, le Lion. Dans cette grammaire, le Lion appelle l’oliban : un grain de résine posé sur un charbon, une fumée chaude qui monte et embaume la pièce.

Reste le grain lui-même, que l’alchimie a lu comme une leçon.

⁂

L’image du grain qui meurt pour porter du fruit traverse l’Évangile de Jean, et les alchimistes l’ont faite leur. En 1617, le sixième emblème de l’Atalanta fugiens, de Michael Maier, montre sur sa gravure un semeur qui lance de l’or dans un champ labouré, sous la devise « Semez votre or dans la terre blanche feuillée ». L’épigramme compare l’œuvre alchimique, la transmutation de la matière, au travail des laboureurs : l’or germe comme le blé. Un siècle et demi plus tôt, l’Anglais George Ripley faisait déjà de la fermentation, ce levain de la matière, l’une des douze portes de l’Œuvre. Les alchimistes appelaient esprit, spiritus, la part subtile et volatile qu’une matière laisse s’élever sous l’action du feu. Le mot nous est resté dans « spiritueux ».

Dans cette langue, la matière se transforme en se défaisant.

Gravure coloriée du XVIIe siècle : un semeur en habit rouge jette des grains dans un champ labouré, un village au loin.

Un livre à écouter

Michael Maier, Atalanta fugiens, emblème VI, Oppenheim, 1618 (gravure attribuée à Matthäus Merian ; Science History Institute, domaine public). Chaque emblème a sa fugue à trois voix : Atalante qui fuit, Hippomène qui la poursuit, la pomme qui la retarde.

Nous connaissons cette leçon, dans notre liquoristerie, sous une forme plus humble. Nous confions des plantes, des fruits et des épices à un liquide, et nous laissons faire le temps. La macération n’a rien de spectaculaire : la matière abandonne au liquide une part d’elle-même.

Sans feu, et sans se presser.

Pour celui qui fête Lughnasadh, la question est plus simple encore : que faire de ses mains, ce soir-là ?

Les gestes

Le premier pain, la première coupe : rituels de Lughnasadh

Rompez le premier pain à la main, sans couteau, et posez la première part à l’écart avant que quiconque y goûte : un geste d’aujourd’hui, que chaque table adapte, et qui prend au mot le vieux nom de hlafmæsse. Pour la druidesse anglaise Emma Restall Orr, Gŵyl Awst, le nom gallois de la fête, se célèbre justement avec le premier pain fait du blé fraîchement récolté. Prenez-en un si vous en trouvez, sinon le pain de la maison. La part de côté reviendra le lendemain à la terre du jardin, ou à celle d’un bac de fleurs.

Gardez les miettes. Anna Franklin et Paul Mason, deux auteurs de livres de pratique païenne, ont adapté en 2001 le charme anglo-saxon : rompre le pain de Lammas en quatre et en porter un morceau à chaque coin de sa maison ou de son terrain. Le vieux charme protégeait le grain. On le refait aujourd’hui pour placer la maison, au moment où la récolte y entre, sous la garde du pain.

Montez quelque part. À la fin de juillet, dans plusieurs régions d’Irlande, on montait cueillir les myrtilles sur les hauteurs. Faites de même avec ce que votre région offre au bout d’un sentier, là où la cueillette est permise. Ne cueillez que ce que vous reconnaissez sans le moindre doute : dans nos bois, la belladone aime les mêmes clairières que la myrtille. Laissez la première poignée sur une pierre, et lavez soigneusement le reste avant d’y goûter.

Peinture d'évocation : une main dépose une poignée de myrtilles sauvages sur une pierre couverte de lichen, sur une lande en pente, près d'un panier.

La première poignée

Image d’évocation. La montée aux myrtilles est une coutume attestée ; la poignée laissée sur la pierre est une proposition d’aujourd’hui, à faire vôtre ou non.

Pour Lugh aux multiples arts, nous aimons l’idée d’un cercle, en écho aux jeux qu’on tenait à Tailtiu. Autour de la table, chacun montre ou raconte un savoir-faire de ses mains, puis nomme la personne qui le lui a transmis. À l’atelier, avouons-le, toute démonstration de savoir-faire finit devant un bocal qui macère.

Personne ne s’en plaint.

« La ballade ne s’achève ni sur un deuil ni sur une vengeance, mais sur un toast. »

Puis vient la première coupe. Levez-la, sentez d’abord, et versez la première gorgée au pied d’un arbre, ou dans la terre d’un pot si vous vivez en ville : première bière, premier jus, ou le breuvage de votre choix. Regardez la terre la boire. Les Grecs et les Romains connaissaient déjà ce geste. Les païens d’aujourd’hui l’ont fait leur, même si aucun texte irlandais ne le décrit à Lughnasadh, et notre article « Boire, un geste de passage » en raconte la longue histoire. Levez ensuite votre verre à John Barleycorn, avec les mots que Burns met à la fin de sa ballade : « Then let us toast John Barleycorn, / Each man a glass in hand » (portons un toast à John Barleycorn, chacun le verre en main). Le dernier vers salue la vieille Écosse ; chacun l’entendra pour sa propre terre.

Enfin, confiez une cueillette au temps. Nouez quelques épis d’orge, dont la barbe pique le poignet, et une branche d’herbe aromatique du jardin. Suspendez le petit bouquet la tête en bas, dans un coin sec de la maison, avec la date. Autrefois, en Écosse et en Irlande, c’était la dernière gerbe de la moisson qu’on gardait ainsi jusqu’à l’année suivante ; vous, gardez la première. Revenez le regarder à Mabon, à l’équinoxe d’automne, puis à Samhain : il aura changé de couleur et d’odeur, et c’est tout ce qu’on lui demande.

Épilogue

La plaine en trèfle

Revenons au bois de Cuan. Avant la fin de l’année, une plaine en trèfle y a remplacé la forêt, et la reine qui l’a ouverte en est morte. Nous ne savons d’elle que ce qu’en disent quelques vieux textes irlandais. Nous savons en revanche ce que c’est, de goûter pour la première fois ce qu’une matière a cédé, et d’avoir envie, avant de boire, de penser à ce qu’elle a donné.

Le 1er août, avant de rompre le premier pain et de porter la première gorgée à vos lèvres, mettez une part de côté. Pour une plaine en trèfle, et pour la reine qui l’a gagnée sur la forêt, racines comprises.

Sources principales

Le conte de Tailtiu est raconté d’après deux textes qui divergent : l’époux et le fondateur des jeux suivent le Lebor Gabála, la hache, les racines et le cœur suivent le Dindshenchas. Le sens de Brón Trogain (aussi écrit Brón Trogaill) reste discuté. La date de la dernière foire royale varie d’une année selon les annales. La reconstruction de Máire MacNeill est jugée non prouvée par Ronald Hutton. Sur la théorie de l’« esprit du grain » de Mannhardt et Frazer, voir la critique de Ronald Hutton dans The Stations of the Sun (1996). Les traductions françaises sont les nôtres, d’après les éditions citées.

  • The Metrical Dindshenchas, poème « Taltiu », trad. E. Gwynn, éd. électronique CELT (University College Cork). Le poème fait de Tailtiu l’épouse d’Eochu Garb ; il est attribué à Cuán ua Lothcháin (mort en 1024).
  • Lebor Gabála Érenn, section des Túatha Dé Danann, trad. R. A. S. Macalister, Irish Texts Society.
  • Cath Maige Tuired, éd. et trad. E. A. Gray, Irish Texts Society 52, 1982, par. 53-74 (la porte de Tara).
  • Tochmarc Emire, éd. et trad. K. Meyer (glose sur Brón Trogaill).
  • Annales d’Ulster, année 1007 ; Annales des Quatre Maîtres, éd. J. O’Donovan, année 1168 ; D. A. Binchy, « The Fair of Tailtiu and the Feast of Tara », Ériu 18, 1958 (dernière foire en 1168, ou 1169 selon les sources).
  • M. MacNeill, The Festival of Lughnasa, Oxford University Press, 1962. Crom Dubh et Crom Cruach sont deux figures distinctes dans les textes ; MacNeill a proposé de les identifier.
  • The Schools’ Collection, Dúchas, National Folklore Collection (UCD), vol. 0622, p. 118 (Clare ; informateur Antoine Ó Conmhuigh), et vol. 0155, p. 435 (Sligo), 1937-1939.
  • The Anglo-Saxon Chronicle (Xe siècle ; la chronologie varie selon les manuscrits) ; E. Parker, Winters in the World, Reaktion Books, 2022, p. 196 ; R. Hutton, The Stations of the Sun, 1996.
  • Littré et Trésor de la langue française informatisé, entrées « août », « aoûteron » et « spiritueux ».
  • puckfair.ie (patente de 1613, déplacement après 1752), présentation de la foire par ses organisateurs.
  • Manuscrit Bannatyne, 1568 ; placard londonien de 1624 ; R. Burns, Poems, Chiefly in the Scottish Dialect, Édimbourg, 1787.
  • Exchequer Rolls of Scotland, vol. X, p. 487 (1494-1495 : huit bolls de malt remis au frère John Cor pour faire de l’aqua vitae). C’est du gaélique uisce beatha, « eau de vie », que vient le mot whisky.
  • César, Guerre des Gaules, VI, 17 ; Suétone, Claude, 2, 1 ; Dion Cassius, LIV, 32, 1.
  • J. Rhŷs, Lectures on the Origin and Growth of Religion as Illustrated by Celtic Heathendom, 1888 (lecture solaire de Lugh).
  • W. Mannhardt, Wald- und Feldkulte, 1875-1877 ; J. G. Frazer, The Golden Bough, 3e éd., « Spirits of the Corn and of the Wild », 1912.
  • G. Gardner, Witchcraft Today, 1954 ; R. Hutton, The Triumph of the Moon, 1999 ; M. Nichols, « Lammas: The First Harvest », 1988 ; Coven of the Morning Star et Stella Maris Coven, « The Corn Play », Internet Book of Shadows, 1999.
  • A. Crowley, Liber 777, 1909 (consulté dans l’édition révisée), et The Book of Thoth, 1944 ; E. Restall Orr, Ritual: A Guide to Life, Love and Inspiration, Thorsons, 2000 ; A. Franklin et P. Mason, Lammas, Llewellyn, 2001.
  • Évangile selon Jean, 12, 24 (le grain de blé tombé en terre).
  • M. Maier, Atalanta fugiens, Oppenheim, 1617 (exemplaire reproduit : 1618, Science History Institute) ; G. Ripley, The Compound of Alchymy, 1471.
  • Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion. L’emblème VI de Maier est un document d’archive (domaine public).


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