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Imbolc : la nuit où l’on ouvrait la porte à Brigid

28 janvier 2026 par
Olivier Van Bunderen

La veille du 1ᵉʳ février, dans les campagnes irlandaises, quelqu’un s’arrêtait sur le seuil, les bras chargés de joncs, et demandait qu’on laisse entrer Brigid. De l’intérieur, on répondait qu’elle était la bienvenue. Qui était cette visiteuse que personne ne voyait, et pourquoi lui ouvre-t-on encore la porte aujourd’hui ?

L’essentiel à retenir

  • Qu’est-ce qu’Imbolc ? Dans l’Irlande médiévale, c’est l’une des quatre fêtes qui ouvrent les saisons : celle du printemps, au 1ᵉʳ février, quand les brebis redonnent du lait. Le sens exact de son nom reste discuté.
  • Qui est Brigid ? Une poétesse divine chez un glossateur irlandais vers 900, une sainte de Kildare dont la vie est écrite dès le VIIᵉ siècle, et, dans le folklore, une visiteuse qu’on reçoit chez soi. Le lien entre la déesse et la sainte fait toujours débat.
  • Imbolc et la Chandeleur, est-ce la même fête ? Ce sont deux fêtes voisines d’origines distinctes. L’idée qu’une fête chrétienne en aurait recouvert une païenne est elle-même très ancienne, et plus fragile qu’on ne le croit.
  • Comment la fêter aujourd’hui ? En tressant une croix de jonc, en posant une étoffe à la fenêtre, en gardant une flamme ou en levant un verre sur le seuil. Ces gestes viennent des collectes des folkloristes ou des traditions d’aujourd’hui, et chacun peut les adapter librement.


paysage hivernal au lever du soleil évoquant Imbolc et le retour de la lumière

Un printemps sous le givre

Dans l’Irlande médiévale, le printemps commençait le 1ᵉʳ février, sous un ciel encore d’hiver. La saison changeait de nom bien avant de changer de couleur.

Le récit

Quelqu’un sur le seuil, les bras pleins de joncs

C’est le soir du 31 janvier, veille de la fête de Brigid, dans une ferme d’Irlande. La famille est réunie dans la cuisine, et le repas attend.

Dehors, quelqu’un revient avec une brassée de joncs, ces tiges rondes et lisses qui poussent dans les terres mouillées. Parfois, c’est le père. Le plus souvent, c’est une fille de la maison qui porte le nom de Brigid.

Elle ne rentre pas tout de suite. Elle s’arrête sur le seuil et parle à ceux du dedans : qu’ils se mettent à genoux, qu’ils ouvrent les yeux et qu’ils laissent entrer Brigid.

De la cuisine, on lui répond de venir, qu’elle est la bienvenue. Une fois. Deux fois. Trois fois.

La porte s’ouvre.

Pendant qu’on mange, les joncs restent sous la table. Après le repas, les mains se mettent à plier les tiges l’une autour de l’autre, et des croix prennent forme.

Sur le rebord de la fenêtre, un morceau d’étoffe attend la nuit. Brigid le touchera peut-être en passant.

⁂

Cette scène ne sort pas d’un conte. Les folkloristes irlandais l’ont recueillie dans les maisons du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, sous bien des variantes. Kevin Danaher, qui travaillait pour la Commission irlandaise du folklore, en donne le schéma dans son livre sur l’année paysanne, The Year in Ireland (1972). Ici, on répète la demande trois fois ; là, on fait le tour de la maison. Les mots changent d’un comté à l’autre, mais le geste reste le même : on ouvre.

Qui était donc cette femme qu’on faisait entrer sans la voir ? Une sainte, une déesse, ou les deux ? Pour le savoir, il faut quitter ces cuisines et remonter dans de très vieux manuscrits. Puis il faut revenir jusqu’à aujourd’hui, où des femmes et des hommes lui ouvrent encore la porte.

Avant d’entrer dans les livres, Brigid entre par la porte de la cuisine.

L’enquête

Le printemps commence au premier lait

Les vieux textes irlandais regardent ailleurs. Ils parlent de brebis. La Courtise d’Emer (Tochmarc Emire) est un récit dont la plus ancienne copie, incomplète, date des environs de 1100. Cúchulainn, le champion des récits d’Ulster, y fait sa cour à la jeune Emer en paroles à double sens. Au détour de leurs énigmes, le texte explique les noms des grandes fêtes de l’année. Imbolc y ouvre le printemps : c’est la saison où l’on trait les brebis.

Imbolc est ainsi l’une des quatre fêtes qui ouvrent les saisons dans l’Irlande médiévale, avec Samhain au 1ᵉʳ novembre, Beltaine au 1ᵉʳ mai et Lughnasadh au 1ᵉʳ août. Ce calendrier-là regarde les bêtes avant le soleil. Quand les brebis ont mis bas, à la fin de l’hiver, le lait revient avant l’herbe. Pour qui vit de son troupeau, c’est le premier signe que l’année repart.

Le nom, lui, résiste aux savants. Un glossaire rédigé vers 900 et attribué à Cormac, roi et évêque de Cashel, y lit oimelc, « lait de brebis ». Des linguistes modernes y ont entendu i mbolc, « dans le ventre », ou un mot lié au lavage. Aucune de ces lectures ne l’a emporté. Les brebis du récit, elles, ne se discutent pas.

Entre ces manuscrits et la cuisine du 31 janvier, il y a huit siècles et presque aucun témoin. Les brebis d’un côté, les joncs de l’autre : deux pièces du même hiver, que personne n’a encore su relier.

Le printemps irlandais commençait au premier lait.

Pas au premier bourgeon.

L’enquête

La vingtième nuit de Kildare

Reste la visiteuse. Dans le glossaire de Cormac, Brigit, l’orthographe ancienne de Brigid, est une poétesse et la déesse que vénéraient les poètes. Elle est la fille du Dagda, le grand dieu des récits irlandais. Elle a deux sœurs du même nom : une Brigit médecin et une Brigit forgeronne. Plus de deux siècles plus tôt, vers 650-680, un moine nommé Cogitosus avait écrit la vie d’une autre Brigid, que le français nomme Brigitte : une sainte, fondatrice du monastère de Kildare, dans l’est de l’île. Les biographes qui l’ont suivi la nourrissent, enfant, du lait d’une vache blanche aux oreilles rouges, et lui font multiplier le beurre.

« Les mots changent d’un comté à l’autre, mais le geste reste le même : on ouvre. »

Déesse devenue sainte, ou sainte bien réelle qui aurait hérité d’un nom divin ? Les historiens en débattent encore, et les pièces manquent pour fermer le dossier. Il reste ouvert, comme la porte du 31 janvier. La place de la sainte, en revanche, est certaine. Avec Colomba et Patrick, le saint de la fête du 17 mars, elle est l’une des trois figures patronnes de l’Irlande.

puits sacré de Brigid avec bougie et rubans évoquant les traditions d’Imbolc

Rubans au bord du puits

Image d’évocation. Aux puits dédiés à Brigid, on laissait un ruban, un chiffon ou une pièce, comme à bien d’autres puits saints d’Irlande.

Le témoin qui fait entrer le feu dans l’histoire arrive en Irlande en 1185, dans la suite du prince Jean, fils du roi d’Angleterre. Gérald de Galles est un clerc gallois curieux de tout, qui note ce qu’on lui montre. À Kildare, il voit un évangéliaire si finement peint qu’on le croirait, écrit-il, l’œuvre d’un ange ; le livre est aujourd’hui perdu. Et on lui parle d’un feu. Vers 1188, il met tout cela par écrit dans sa Topographie de l’Irlande.

Voici ce feu, tel qu’il le rapporte.

C’est le vingtième soir, à Kildare.

Au milieu d’une haie de pieux et de branchages, un feu brûle. Aucun homme ne franchit la haie. Seules des femmes l’attisent, et jamais de leur souffle : elles se servent d’un soufflet ou d’un van.

Du vivant de Brigid, elles étaient vingt à le garder, Brigid elle-même étant la vingtième. Depuis sa mort, elles ne sont plus que dix-neuf. Chacune veille une nuit, à son tour.

Ce soir, c’est la dernière des dix-neuf. Elle pose le bois près du feu et le confie à Brigid : cette nuit-ci est à elle.

Personne ne veille.

Au matin, le feu brûle encore. Le bois s’est consumé comme les autres nuits, et le tas de cendre, comme toujours, n’a pas grossi.

Gérald est seul à le rapporter : aucune autre source de son siècle ne décrit ce feu. La vingtième nuit est une légende de monastère, racontée à un voyageur. Qu’elle soit authentique ou brodée par le temps, son sens tient : une place vide, laissée à quelqu’un qu’on ne voit pas. Des siècles plus tard, les cuisines du 31 janvier laissent la même place, sans que personne puisse dire si l’une descend de l’autre.

La flamme s’éteint avec la fin du monastère. En 1993, les Sœurs brigidines, une congrégation fondée en Irlande en 1807, la rallument à Kildare, où elles ont ouvert un centre, Solas Bhríde. Le jour de la Sainte-Brigitte 2006, la présidente de la République d’Irlande, Mary McAleese, allume à son tour une flamme sur la place du marché de la ville. Enfin, depuis 2023, l’Irlande chôme un jour pour Brigid, début février : c’est le premier jour férié du pays qui porte le nom d’une femme.

Huit cents ans après Gérald, Brigid a de nouveau un feu à Kildare.

Et un jour de congé.

L’enquête

Le lendemain, chez nous, on fait sauter les crêpes

Le 2 février, changeons de pays et de cuisine. En Wallonie, pas de joncs sur le seuil. Il y a une poêle qui fume, une pâte qui a reposé, et la première crêpe qu’on fait sauter. Dans bien des familles, on la lance avec une pièce serrée dans l’autre main, pour que l’argent ne manque pas de l’année. Elle monte. Elle retombe dans la poêle, ou un peu à côté. Les dictons ne parlent jamais du plafond. Ils ont tort : il en a vu passer, des Chandeleurs trop ambitieuses.

« À la Chandeleur, l’hiver se passe ou prend vigueur », dit le dicton. La Chandeleur vient pourtant d’ailleurs : c’est la fête chrétienne de la Présentation de Jésus au Temple, quarante jours après Noël. Égérie, une pèlerine venue d’Occident, la voit déjà célébrer à Jérusalem à la fin du IVᵉ siècle, quarante jours après l’Épiphanie, qui y tenait alors lieu de Noël. Jusqu’en 1969, le calendrier de l’Église l’appelait Purification de la Vierge, et l’on bénit toujours les cierges ce jour-là, ces chandelles qui lui ont donné son nom. Le mois file ensuite vers le carnaval et le Mardi gras, quand le monde se met à marcher à l’envers.

crêpes dorées bougies miel et graines pour célébrer Imbolc et la Chandeleur

Les crêpes du 2 février

Les crêpes appartiennent à la Chandeleur, pas à Imbolc. Pour la veille de la Sainte-Brigitte, les collectes irlandaises parlent plutôt de beurre frais, de pain et de galettes.


La veille du 1ᵉʳ février, on ouvre la porte à une sainte irlandaise.

Le 2, on surveille le plafond.

Les traditions

Brigid dans les cercles et les bosquets d’aujourd’hui

La Brigid des fermes n’est pas restée dans les cahiers des folkloristes. Au XXᵉ siècle, des femmes et des hommes l’ont fait entrer dans leurs rites. Les uns pratiquent la Wicca, une religion néopaïenne née en Angleterre au milieu du siècle ; les autres, le druidisme moderne. C’est par eux que le vieux nom d’Imbolc est revenu dans un calendrier qu’on célèbre. Il ne s’agit pas de traditions anciennes, mais d’une grammaire contemporaine, que chacun est libre d’utiliser ou non.

Leur calendrier s’appelle la Roue de l’année. Il compte huit fêtes, que la Wicca appelle sabbats, du solstice de Yule à Samhain, et il a été assemblé à la même époque. Gerald Gardner, le fondateur de la Wicca, appelait encore la fête Candlemas, la Chandeleur : les premiers wiccans la fêtaient sous un nom chrétien. Le nom irlandais ne s’impose que dans les années 1970 et 1980.

Le tournant, pour notre histoire, se joue en Irlande même. Janet et Stewart Farrar, un couple de wiccans anglais installé dans l’île, publient en 1981 Eight Sabbats for Witches, « Huit sabbats pour sorcières ». Pour la fête qu’ils écrivent Imbolg, ils vont puiser dans les collectes d’Irlande et des Hébrides, les îles de l’ouest de l’Écosse : la croix de jonc, et le lit où l’on couche une petite Brigid de paille. Ils y ajoutent une couronne de lumières, que porte la grande prêtresse.

La wiccane qui couche une poupée de paille dans un panier refait donc un geste noté aux Hébrides dès 1703 par Martin Martin, un lettré né dans l’archipel, et que le folkloriste Alexander Carmichael y retrouvait encore vers 1900. La Brigid que fêtent aujourd’hui wiccans et druides a aussi une maison : la porte, le jonc, le beurre et le rebord de fenêtre, où le folklore irlandais l’a gardée vivante. Connaître cette maison donne à la fête des racines, sans rien ôter à sa légitimité.

Chez les druides modernes, la fête a le même âge. Ross Nichols, poète et enseignant anglais, ami de Gardner, fonde en 1964 l’Ordre des bardes, ovates et druides. On les crédite, lui et Gardner, d’avoir réuni en un seul cycle les quatre fêtes irlandaises et les solstices et équinoxes. Dans les années 1990, en Amérique du Nord, des gardiennes et des gardiens de la flamme fondent l’Ord Brighideach sur la règle que décrivait Gérald. Ils se répartissent en cercles de dix-neuf, chacun veille un jour, et le vingtième revient à Brigid. La vingtième nuit de Kildare a retrouvé des veilleurs.

Dans ces traditions, la fête parle par objets. Il y a d’abord le seuil, qui cesse d’être une métaphore dès qu’on a vu la porte du 31 janvier. Il y a le lait, la vie qui recommence avant d’être visible. La flamme de Kildare et l’eau des puits qui portent le nom de Brigid en Irlande sont devenues, dans la pratique de la fin du XXᵉ siècle, un couple : le feu et l’eau. Il y a enfin la trace : aux Hébrides, on lissait la cendre du foyer avant de dormir pour y chercher, au matin, le pas de Brigid. Quant aux trois arts que Cormac donnait aux trois sœurs, la poésie, la médecine et la forge, la pratique moderne en a fait les trois visages d’une seule déesse.

Depuis le milieu du XXᵉ siècle, la Wicca voit aussi en Brigid la jeune fille d’une déesse triple, à la fois jeune fille, mère et vieille, un schéma popularisé par le poète Robert Graves en 1948. Les Brigit de Cormac étaient trois sœurs ; la déesse de la Wicca a trois âges. On peut aimer les deux sans les confondre.

« La vingtième nuit de Kildare a retrouvé des veilleurs. »

Face à la jeune fille se tient la Cailleach, la vieille femme de l’hiver des folklores écossais et irlandais. Un dicton d’Écosse veut que, si le jour de Brigid est beau, la Cailleach sorte ramasser son bois pour faire durer l’hiver ; s’il fait mauvais, c’est qu’elle dort, et le printemps n’est plus loin. Nos dictons de la Chandeleur ne disent pas autre chose. La pratique d’aujourd’hui voit volontiers dans ces deux femmes les deux faces d’une même déesse, qui se retourne à Imbolc.

Les grands ordres hermétiques, Golden Dawn en tête, n’ont pas laissé de rite propre au 1ᵉʳ février. Pour qui lit l’année avec les yeux de l’alchimiste, la saison offre pourtant un beau passage. L’œuvre va du noir au blanc, puis au rouge, et le blanchiment, l’albedo, s’obtient par des lavages répétés. Or la fête du 2 février s’est appelée Purification jusqu’en 1969, et tout, en ce début février, tire vers le blanc : le lait, le givre, les cierges, le perce-neige. Les alchimistes appelaient lait de la Vierge une eau blanche de l’œuvre, que recense encore le bénédictin Antoine-Joseph Pernety dans son Dictionnaire mytho-hermétique de 1758. Et leur fourneau, l’athanor, demande un feu doux qu’on entretient sans relâche, comme celui de Kildare. C’est un rapprochement de la maison, car aucun traité ne parle d’Imbolc.

À l’atelier, nous connaissons un peu cette patience-là. Une macération ne se presse pas : on la laisse faire, et l’on revient la voir, comme les gardiennes revenaient au feu.

Un feu qui ne doit pas monter.

Et qui ne doit jamais tomber.

Les gestes

Quatre gestes pour la veille

Prenez un jonc, par exemple le jonc épars (Juncus effusus) des terres mouillées, ou à défaut une paille de seigle, et pliez-le en deux autour d’un autre. Dans certaines régions, on tirait le jonc plutôt que de le couper. C’est le premier geste de la croix de Brigid, recueilli par les folkloristes, et vous pouvez l’adapter librement, comme tous ceux qui suivent. Une quinzaine de brins suffisent. Chacun se replie autour du précédent, toujours dans le même sens, et le centre se serre peu à peu en un petit carré tissé. Ligaturez les quatre bras d’un brin plus fin, puis suspendez la croix au-dessus de la porte ou à une poutre de la cuisine. Sous les doigts, la tige est fraîche et ronde ; quand elle casse, elle montre une moelle blanche. Selon les lieux, l’ancienne croix était brûlée, gardée ou glissée dans le chaume. Une légende raconte que la sainte tressa la première au chevet d’un chef païen mourant, pour lui expliquer sa foi.

À la tombée de la nuit, posez un morceau d’étoffe sur le rebord extérieur de la fenêtre : un ruban, un foulard ou une bande de lin. C’est le brat Bríde, le « manteau de Brigid » ; on disait qu’elle le touchait en passant. Rentrez-le au matin, raide de givre ou lourd de rosée, et gardez-le dans un tiroir toute l’année, comme les familles des collectes le gardaient pour la maison et le bétail.

Avec des enfants, faites le lit de Brigid. Couchez une petite poupée de paille ou de jonc, habillée d’un reste de tissu clair, dans un panier garni de foin ou d’un linge, avec une baguette blanche à côté. Aux Hébrides, vers 1700, on criait alors trois fois : « Brigid est venue, Brigid est la bienvenue. » Avant d’aller dormir, lissez la cendre du foyer ou, à défaut, une soucoupe de farine. Au matin, cherchez-y une trace : là-bas, on espérait y voir la marque du bâton de Brigid ou l’empreinte de son pas, signe d’une bonne année.

Le quatrième geste demande un seul soir, ou dix-neuf. À la tombée du jour, allumez une bougie, ou une lampe à huile qui tient plus longtemps. Ne lui demandez rien : gardez-la. La mèche crépite, la cire tiédit sous le pouce. Si vous voulez suivre la règle de Kildare, rallumez-la dix-neuf soirs de suite. Le vingtième soir, n’allumez rien et ne veillez pas : à Kildare, cette nuit-là revenait à Brigid.

Une croix, une étoffe, un panier, une flamme.

Il ne manque plus que la porte.

étoffe givrée suspendue à la fenêtre d'une maison au toit de chaume, la nuit de la veille d'Imbolc

Le ruban de Brigid

Laissée dehors la veille, l'étoffe attend le passage de la sainte ; on la rentre au matin, raide de givre. Image d'évocation créée pour cet article.

Épilogue

Ce soir, frappez à votre propre porte

Dans les campagnes irlandaises, on ne se contentait pas d’ouvrir sa porte : on passait aussi chez les autres. Des jeunes portaient la petite Brigid, la Brídeóg, de porte en porte, et recevaient une pièce ou de quoi manger. Dans le comté de Kerry, les Biddy boys faisaient la tournée masqués de paille.

Le soir du 31 janvier, faites-vous visiteur à votre tour. Remplissez deux verres : un apéritif, un digestif, du lait pour qui préfère, ce que votre buffet propose. C’est un geste d’aujourd’hui, monté avec les pièces de la vieille fête. Sortez, tirez la porte derrière vous et frappez. Puis ouvrez et dites-lui, comme dans les cuisines d’autrefois : « Entre, Brigid, tu es la bienvenue. »

Buvez le premier verre sur le seuil, la porte grande ouverte, pendant que le froid entre dans la maison. Posez le second sur le rebord de la fenêtre, à côté de l’étoffe, pour celle qu’on ne voit pas. Au matin, versez-le au pied de la porte.

Chez L’Alchymiste, nous aimons l’idée qu’on trinque sur un seuil plutôt qu’à table, et qu’un verre levé salue quelqu’un d’absent, comme le racontait notre article « Boire, un geste de passage ».

Au-dessus de la porte, la croix de jonc. Sur le rebord, l’étoffe et le second verre.

Frappez.

Ouvrez.

Entre, Brigid.

Sources principales

Les coutumes de la veille viennent des collectes irlandaises et écossaises, de 1703 au XXᵉ siècle. Leurs formules varient selon les régions, et celles que nous donnons sont des traductions de travail ; le cri « Brigid est venue, Brigid est la bienvenue » est celui que rapporte Martin Martin. Pour le Moyen Âge, le feu de Kildare n’est connu que par Gérald de Galles. Le sens du nom d’Imbolc reste discuté, comme le lien entre la déesse et la sainte. Les correspondances et les rituels modernes sont attribués à leurs auteurs ; le verre du seuil est une proposition de la maison. Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.

  • Kevin Danaher, The Year in Ireland, Cork, Mercier Press, 1972, chapitre « St Brigid’s Day ».
  • Séamas Ó Catháin, The Festival of Brigit: Celtic Goddess and Holy Woman, Blackrock, DBA Publications, 1995.
  • Martin Martin, A Description of the Western Islands of Scotland, Londres, 1703.
  • Alexander Carmichael, Carmina Gadelica, vol. 1, Édimbourg, 1900.
  • Kuno Meyer, « The Wooing of Emer », Archaeological Review, 1, 1888 (traduction du Tochmarc Emire).
  • John O’Donovan et Whitley Stokes, Cormac’s Glossary, Calcutta, 1868.
  • Seán Connolly et Jean-Michel Picard, « Cogitosus: Life of Saint Brigit », Journal of the Royal Society of Antiquaries of Ireland, 117, 1987.
  • Gérald de Galles, Topographia Hibernica, éd. J. F. Dimock, Rolls Series, vol. V, 1867 ; trad. John J. O’Meara, The History and Topography of Ireland, Penguin, 1982.
  • Kim McCone, Pagan Past and Christian Present in Early Irish Literature, Maynooth, 1990.
  • Ronald Hutton, The Stations of the Sun, Oxford University Press, 1996 ; The Triumph of the Moon, Oxford University Press, 1999.
  • Bède le Vénérable, De temporum ratione, 725 ; Égérie, Itinerarium, fin du IVᵉ siècle.
  • Gerald Gardner, Witchcraft Today, 1954 ; The Meaning of Witchcraft, 1959.
  • Janet et Stewart Farrar, Eight Sabbats for Witches, Londres, Robert Hale, 1981.
  • Starhawk, The Spiral Dance, Harper & Row, 1979 (le sabbat nommé « Brigid »).
  • Scott Cunningham, Wicca: A Guide for the Solitary Practitioner, Llewellyn, 1988.
  • Ross Nichols, The Book of Druidry, Aquarian Press, 1990.
  • Robert Graves, The White Goddess, 1948.
  • F. Marian McNeill, The Silver Bough, vol. 2, 1959 ; Donald A. Mackenzie, Wonder Tales from Scottish Myth and Legend, Blackie, 1917 (Bride prisonnière de Beira, la reine de l’hiver).
  • Aleister Crowley, Liber 777, 1909.
  • Antoine-Joseph Pernety, Dictionnaire mytho-hermétique, Paris, 1758.
  • Rita Minehan, Rekindling the Flame, Kildare, Solas Bhríde, 1999.
Yule, la flamme et la coupe : ce qu'on veillait au cœur de l'hiver