Avant le jour, sur une colline d'Irlande, un garçon d'environ seize ans garde sous la pluie des bêtes qui ne sont pas à lui. Quinze siècles plus tard, la rivière de Chicago vire au vert, l'Opéra de Sydney s'allume d'émeraude et New York défile au son des cornemuses. Comment ce garçon est-il devenu la fête la plus verte du monde, et pourquoi la célèbre-t-on surtout loin de son île ?
L'essentiel à retenir
Saint Patrick était-il irlandais ? Non. Il est né dans la Bretagne romaine, a découvert l'Irlande comme captif, vers seize ans, puis y est revenu de lui-même.
Le trèfle et les serpents viennent-ils de sa vie ? Ce sont des légendes écrites bien après lui. L'île, elle, était déjà sans serpents.
Pourquoi la fête est-elle si présente hors d'Irlande ? Parce que la Saint-Patrick moderne s'est surtout formée chez les émigrés, avant de revenir sur l'île.
Que faire le 17 mars ? Quelques gestes, anciens ou d'aujourd'hui, du trèfle porté le matin au dernier verre du soir.
« J'habite parmi des peuples barbares, étranger et exilé pour l'amour de Dieu. »
Patrick, Lettre aux soldats de Coroticus, Ve siècle
Avant le jour, sur une colline d'Irlande, un garçon d'environ seize ans garde sous la pluie des bêtes qui ne sont pas à lui. Quinze siècles plus tard, la rivière de Chicago vire au vert, l'Opéra de Sydney s'allume d'émeraude et New York défile au son des cornemuses. Comment ce garçon est-il devenu la fête la plus verte du monde, et pourquoi la célèbre-t-on surtout loin de son île ?
L'essentiel à retenir
Saint Patrick était-il irlandais ? Non. Il est né dans la Bretagne romaine, a découvert l'Irlande comme captif, vers seize ans, puis y est revenu de lui-même.
Le trèfle et les serpents viennent-ils de sa vie ? Ce sont des légendes écrites bien après lui. L'île, elle, était déjà sans serpents.
Pourquoi la fête est-elle si présente hors d'Irlande ? Parce que la Saint-Patrick moderne s'est surtout formée chez les émigrés, avant de revenir sur l'île.
Que faire le 17 mars ? Quelques gestes, anciens ou d'aujourd'hui, du trèfle porté le matin au dernier verre du soir.
« J'habite parmi des peuples barbares, étranger et exilé pour l'amour de Dieu. »
Patrick, Lettre aux soldats de Coroticus, Ve siècle
Le vert d'aujourd'hui
Image d'évocation. Les lumières de fête sont venues tard, et d'ailleurs. Avant elles, il y avait des collines, et un garçon qui y priait la nuit.
Le vert d'aujourd'hui
Image d'évocation. Les lumières de fête sont venues tard, et d'ailleurs. Avant elles, il y avait des collines, et un garçon qui y priait la nuit.
Le récit
Un garçon sur la colline
Le récit
Un garçon sur la colline
Six ans de bêtes
Image d'évocation. La pluie et le gel, Patrick les a décrits ; sa colline, il ne l'a jamais nommée.
Six ans de bêtes
Image d'évocation. La pluie et le gel, Patrick les a décrits ; sa colline, il ne l'a jamais nommée.
Tout commence par un enlèvement. Le garçon s'appelle Patrick. Il a à peu près seize ans et vit dans un bourg de la Bretagne des Romains, de l'autre côté de la mer, chez un père diacre. Un jour, on l'emmène en captivité en Irlande, avec des milliers d'autres.
Là-bas, on lui donne des bêtes à garder. Chaque jour, il les mène paître, et chaque jour il prie : cent prières dans la journée, presque autant la nuit. Il reste dans les bois, il reste sur la montagne. Avant l'aube, il se lève pour prier, par la neige, par le gel, par la pluie.
Il ne sent, dit-il, aucun mal.
Six ans passent. Une nuit, dans son sommeil, une voix lui parle : « Tu jeûnes bien. Tu vas bientôt partir pour ta patrie. » Peu après, la voix revient : « Voici, ton navire est prêt. »
Le navire ne l'attend pas tout près. Il est à quelque deux cents milles, sur une côte où le garçon n'est jamais allé et où il ne connaît personne. Patrick quitte le maître qu'il a servi six ans, et il part.
Pour beaucoup d'hommes, une telle évasion aurait marqué la fin de l'histoire.
Pour Patrick, elle en marque le commencement.
⁂
Ce récit, aucun chroniqueur ne l'a recueilli. Patrick l'a écrit lui-même, bien des années plus tard, devenu évêque, dans un latin qu'il savait maladroit : c'est sa Confessio, sa « confession ». Le texte donne la neige et la nuit, mais pas le lieu. Depuis le VIIe siècle, la tradition montre une colline du nord de l'île, le Slemish, dans l'actuel comté d'Antrim. Lui ne nomme qu'un bois près de la mer de l'ouest, celui d'où l'appelleront, en rêve, les voix des Irlandais. Il ne dit même pas quelles bêtes : le latin écrit pecora, le bétail, et rien de plus.
Le garçon, lui, ne se doute pas encore qu'il reviendra.
Tout commence par un enlèvement. Le garçon s'appelle Patrick. Il a à peu près seize ans et vit dans un bourg de la Bretagne des Romains, de l'autre côté de la mer, chez un père diacre. Un jour, on l'emmène en captivité en Irlande, avec des milliers d'autres.
Là-bas, on lui donne des bêtes à garder. Chaque jour, il les mène paître, et chaque jour il prie : cent prières dans la journée, presque autant la nuit. Il reste dans les bois, il reste sur la montagne. Avant l'aube, il se lève pour prier, par la neige, par le gel, par la pluie.
Il ne sent, dit-il, aucun mal.
Six ans passent. Une nuit, dans son sommeil, une voix lui parle : « Tu jeûnes bien. Tu vas bientôt partir pour ta patrie. » Peu après, la voix revient : « Voici, ton navire est prêt. »
Le navire ne l'attend pas tout près. Il est à quelque deux cents milles, sur une côte où le garçon n'est jamais allé et où il ne connaît personne. Patrick quitte le maître qu'il a servi six ans, et il part.
Pour beaucoup d'hommes, une telle évasion aurait marqué la fin de l'histoire.
Pour Patrick, elle en marque le commencement.
⁂
Ce récit, aucun chroniqueur ne l'a recueilli. Patrick l'a écrit lui-même, bien des années plus tard, devenu évêque, dans un latin qu'il savait maladroit : c'est sa Confessio, sa « confession ». Le texte donne la neige et la nuit, mais pas le lieu. Depuis le VIIe siècle, la tradition montre une colline du nord de l'île, le Slemish, dans l'actuel comté d'Antrim. Lui ne nomme qu'un bois près de la mer de l'ouest, celui d'où l'appelleront, en rêve, les voix des Irlandais. Il ne dit même pas quelles bêtes : le latin écrit pecora, le bétail, et rien de plus.
Le garçon, lui, ne se doute pas encore qu'il reviendra.
L'enquête
L’esclave qui choisit de revenir
Pour savoir qui était ce garçon, il suffit d'ouvrir sa Confessio à la première ligne. Il s'y présente sans fard : « Moi, Patrick, pécheur très rustre, le plus petit de tous les fidèles et le plus méprisé auprès d'un grand nombre […] » Le mot latin a la rudesse d'un sabot : rusticissimus, le plus campagnard des hommes.
Il est né en Bretagne insulaire, l'actuelle Grande-Bretagne, et non dans la Bretagne armoricaine, celle de France. Le bourg de sa famille s'appelait Bannavem Taburniae, et personne n'a su le retrouver. Son père, Calpornius, était diacre ; son grand-père, Potitus, prêtre. Dans son autre texte, une lettre sur laquelle nous reviendrons, il se dit « né d'un père décurion », c'est-à-dire d'un notable qui siégeait au conseil de sa cité. Il vit au Ve siècle, mais ses dates exactes restent discutées : les annales irlandaises elles-mêmes en donnent plusieurs. Son jour a mieux tenu : le 17 mars, que la tradition donne pour celui de sa mort, figure déjà, vers l'an 800, dans le martyrologe du moine irlandais Óengus, un calendrier des saints.
Rentré chez les siens, qui l'ont reçu comme un fils et le supplient de ne plus les quitter, Patrick fait un autre rêve. Un homme nommé Victoricus arrive « comme d'Irlande », chargé de lettres innombrables. Victoricus lui en tend une, qui commence par ces mots : « La voix des Irlandais ». Au même instant, il croit entendre ceux qui vivent près du bois de Foclut, au bord de la mer occidentale. Ils l'appellent comme d'une seule bouche.
« Nous t'en prions, saint garçon, viens et marche encore parmi nous. »
Patrick, Confessio, 23
Il revient chez le peuple dont, écrit-il, il s'était « à peine échappé », et traverse de nouveau la mer, évêque cette fois. Il n'est pas le premier. En 431, un chroniqueur gaulois, Prosper d'Aquitaine, note que le pape Célestin envoie un certain Palladius comme premier évêque « aux Scots qui croient au Christ » ; les Scots, à l'époque, ce sont les Irlandais. Des chrétiens vivent donc déjà sur l'île, partagée entre de petits royaumes.
Patrick y avance en homme pratique : il raconte avoir payé les fils de rois qui voyageaient avec lui. Il a gardé aussi la colère du captif. Quand les soldats d'un chef de l'île de Bretagne, Coroticus, enlèvent des baptisés de la veille, le chrême encore parfumé sur le front, il leur écrit une lettre brûlante. Elle s'ouvre sur le nom qu'il se donne : profuga, l'exilé.
Esclave, il avait fui l'île.
Évêque, il choisit d'y vivre en étranger.
L'enquête
L’esclave qui choisit de revenir
Pour savoir qui était ce garçon, il suffit d'ouvrir sa Confessio à la première ligne. Il s'y présente sans fard : « Moi, Patrick, pécheur très rustre, le plus petit de tous les fidèles et le plus méprisé auprès d'un grand nombre […] » Le mot latin a la rudesse d'un sabot : rusticissimus, le plus campagnard des hommes.
Il est né en Bretagne insulaire, l'actuelle Grande-Bretagne, et non dans la Bretagne armoricaine, celle de France. Le bourg de sa famille s'appelait Bannavem Taburniae, et personne n'a su le retrouver. Son père, Calpornius, était diacre ; son grand-père, Potitus, prêtre. Dans son autre texte, une lettre sur laquelle nous reviendrons, il se dit « né d'un père décurion », c'est-à-dire d'un notable qui siégeait au conseil de sa cité. Il vit au Ve siècle, mais ses dates exactes restent discutées : les annales irlandaises elles-mêmes en donnent plusieurs. Son jour a mieux tenu : le 17 mars, que la tradition donne pour celui de sa mort, figure déjà, vers l'an 800, dans le martyrologe du moine irlandais Óengus, un calendrier des saints.
Rentré chez les siens, qui l'ont reçu comme un fils et le supplient de ne plus les quitter, Patrick fait un autre rêve. Un homme nommé Victoricus arrive « comme d'Irlande », chargé de lettres innombrables. Victoricus lui en tend une, qui commence par ces mots : « La voix des Irlandais ». Au même instant, il croit entendre ceux qui vivent près du bois de Foclut, au bord de la mer occidentale. Ils l'appellent comme d'une seule bouche.
« Nous t'en prions, saint garçon, viens et marche encore parmi nous. »
Patrick, Confessio, 23
Il revient chez le peuple dont, écrit-il, il s'était « à peine échappé », et traverse de nouveau la mer, évêque cette fois. Il n'est pas le premier. En 431, un chroniqueur gaulois, Prosper d'Aquitaine, note que le pape Célestin envoie un certain Palladius comme premier évêque « aux Scots qui croient au Christ » ; les Scots, à l'époque, ce sont les Irlandais. Des chrétiens vivent donc déjà sur l'île, partagée entre de petits royaumes.
Patrick y avance en homme pratique : il raconte avoir payé les fils de rois qui voyageaient avec lui. Il a gardé aussi la colère du captif. Quand les soldats d'un chef de l'île de Bretagne, Coroticus, enlèvent des baptisés de la veille, le chrême encore parfumé sur le front, il leur écrit une lettre brûlante. Elle s'ouvre sur le nom qu'il se donne : profuga, l'exilé.
Esclave, il avait fui l'île.
Évêque, il choisit d'y vivre en étranger.
Le récit
Le feu de Pâques et l'île sans serpents
Ses écrits à lui s'arrêtent là. Deux siècles plus tard, d'autres plumes s'emparent de sa vie, puis d'autres encore, de siècle en siècle, et elles ne s'embarrassent plus de modestie. Voici ce qu'on racontait.
Le conte commence une nuit de Pâques. À Tara, colline des rois, le roi Lóegaire, le plus puissant de l'île, tient une grande fête païenne, et il a donné un ordre : nul feu ne doit briller avant le sien. Sur une hauteur, en vue de Tara, Patrick allume le feu de Pâques. Les druides du roi regardent la flamme et préviennent : si on ne l'éteint pas cette nuit, elle ne s'éteindra jamais.
Le roi fait guetter la route pour le prendre. Patrick et ses compagnons y passent sous les yeux des hommes postés là, qui ne voient défiler que huit cerfs et un faon.
Plus tard, le saint chasse d'Irlande tous les serpents, jusqu'au dernier.
Un jour qu'on lui demande comment un seul Dieu peut être trois, il se penche, cueille un petit trèfle et montre ses trois feuilles sur une seule tige.
⁂
Le feu et les cerfs viennent de Muirchú, un clerc irlandais qui rédige à la fin du VIIe siècle la plus ancienne Vie de Patrick qui nous soit parvenue, conservée à Dublin dans un manuscrit, le Livre d'Armagh. C'est une tradition plus tardive qui place ce feu sur la colline de Slane, non loin de Tara.
Les serpents, eux, n'avaient pas attendu le saint pour manquer à l'appel. Au IIIe siècle, l'auteur latin Solin écrit de l'Irlande : « Là, nul serpent. » Il ajoute qu'on n'y trouve pas non plus d'abeilles, ce que les apiculteurs irlandais d'aujourd'hui apprendront avec intérêt. L'expulsion par Patrick ne se fixe que vers 1185, sous la plume de Jocelin, moine de l'abbaye anglaise de Furness. La science a le dernier mot : aucun serpent n'a gagné l'île après la dernière glaciation, et son seul reptile terrestre indigène est un petit lézard. On lit volontiers aujourd'hui dans ces serpents l'image des anciennes croyances ; les textes médiévaux racontent un miracle.
Le trèfle arrive plus tard encore. En 1681, un voyageur anglais, Thomas Dineley, voit les Irlandais de toutes conditions porter le 17 mars des croix à leur chapeau, faites d'épingles ou de ruban vert, et le peuple porter des shamroges, une « herbe à trois feuilles » qu'il mange aussi. En 1726, Caleb Threlkeld, botaniste installé à Dublin, écrit pour la première fois le lien avec la Trinité, qu'il donne comme « une tradition courante ». Dans le même paragraphe, il note avec sévérité que ce jour-là on « mouille » son trèfle, souvent jusqu'à l'excès. La Trinité et le verre entrent ainsi dans l'histoire du trèfle sur la même page, sous la plume d'un censeur. Retenez le verbe : nous en aurons besoin ce soir. Le mot irlandais, seamróg, veut simplement dire « petit trèfle », et tous les Irlandais ne cueillent pas la même plante.
La légende n'efface pas l'histoire.
Elle la prolonge autrement.
Le récit
Le feu de Pâques et l'île sans serpents
Ses écrits à lui s'arrêtent là. Deux siècles plus tard, d'autres plumes s'emparent de sa vie, puis d'autres encore, de siècle en siècle, et elles ne s'embarrassent plus de modestie. Voici ce qu'on racontait.
Le conte commence une nuit de Pâques. À Tara, colline des rois, le roi Lóegaire, le plus puissant de l'île, tient une grande fête païenne, et il a donné un ordre : nul feu ne doit briller avant le sien. Sur une hauteur, en vue de Tara, Patrick allume le feu de Pâques. Les druides du roi regardent la flamme et préviennent : si on ne l'éteint pas cette nuit, elle ne s'éteindra jamais.
Le roi fait guetter la route pour le prendre. Patrick et ses compagnons y passent sous les yeux des hommes postés là, qui ne voient défiler que huit cerfs et un faon.
Plus tard, le saint chasse d'Irlande tous les serpents, jusqu'au dernier.
Un jour qu'on lui demande comment un seul Dieu peut être trois, il se penche, cueille un petit trèfle et montre ses trois feuilles sur une seule tige.
⁂
Le feu et les cerfs viennent de Muirchú, un clerc irlandais qui rédige à la fin du VIIe siècle la plus ancienne Vie de Patrick qui nous soit parvenue, conservée à Dublin dans un manuscrit, le Livre d'Armagh. C'est une tradition plus tardive qui place ce feu sur la colline de Slane, non loin de Tara.
Les serpents, eux, n'avaient pas attendu le saint pour manquer à l'appel. Au IIIe siècle, l'auteur latin Solin écrit de l'Irlande : « Là, nul serpent. » Il ajoute qu'on n'y trouve pas non plus d'abeilles, ce que les apiculteurs irlandais d'aujourd'hui apprendront avec intérêt. L'expulsion par Patrick ne se fixe que vers 1185, sous la plume de Jocelin, moine de l'abbaye anglaise de Furness. La science a le dernier mot : aucun serpent n'a gagné l'île après la dernière glaciation, et son seul reptile terrestre indigène est un petit lézard. On lit volontiers aujourd'hui dans ces serpents l'image des anciennes croyances ; les textes médiévaux racontent un miracle.
Le trèfle arrive plus tard encore. En 1681, un voyageur anglais, Thomas Dineley, voit les Irlandais de toutes conditions porter le 17 mars des croix à leur chapeau, faites d'épingles ou de ruban vert, et le peuple porter des shamroges, une « herbe à trois feuilles » qu'il mange aussi. En 1726, Caleb Threlkeld, botaniste installé à Dublin, écrit pour la première fois le lien avec la Trinité, qu'il donne comme « une tradition courante ». Dans le même paragraphe, il note avec sévérité que ce jour-là on « mouille » son trèfle, souvent jusqu'à l'excès. La Trinité et le verre entrent ainsi dans l'histoire du trèfle sur la même page, sous la plume d'un censeur. Retenez le verbe : nous en aurons besoin ce soir. Le mot irlandais, seamróg, veut simplement dire « petit trèfle », et tous les Irlandais ne cueillent pas la même plante.
La légende n'efface pas l'histoire.
Elle la prolonge autrement.
Les traditions
La cuirasse, le trois et la porte du lac
Pour ceux qui la vivent, les chrétiens d'abord, la fête parle aussi une langue de signes. Le premier est une prière. Atomriug indiu : « Je me lie aujourd'hui ». C'est ainsi que commence, en vieil-irlandais, le chant que la légende met dans la bouche de Patrick sur la route de Tara, au moment où passent les cerfs.
On l'appelle la Cuirasse de saint Patrick. Son genre porte ce nom, lorica, la cuirasse du soldat : une prière qui revêt celui qui la dit, force après force. On s'y lie à la Trinité, au Christ, aux anges, puis à la création elle-même, dans la strophe la plus aimée : la force du ciel, la lumière du soleil, l'éclat de la neige, la splendeur du feu, la vitesse de l'éclair, la course du vent, la profondeur de la mer, la stabilité de la terre, la fermeté du roc. La neige, encore : celle sous laquelle priait le garçon de la colline. La prière culmine dans un cercle : « Christ avec moi, Christ devant moi, Christ derrière moi […] »
Sa langue la date de plusieurs siècles après Patrick. C'est une préface de manuscrits du XIe siècle qui la lui attribue et y accroche les cerfs. Elle traduit son autre nom, Faeth fiada, par « cri du cerf » ; ailleurs dans la littérature irlandaise, le féth fíada est le voile de brume dont Manannán, le dieu de la mer, couvre les siens pour les rendre invisibles. On la récitait pour se placer sous protection. Les anglicans la chantent encore, sur les mots qu'en tira l'Irlandaise Cecil Frances Alexander en 1889 : I bind unto myself today.
Le deuxième signe est un nombre. L'Irlande ancienne aimait le trois : ses sagesses tiennent en Triades, et le Glossaire de Cormac, un recueil irlandais de mots anciens composé vers 900, connaît trois Brigit, trois sœurs du même nom, une figure qu'on retrouve au cœur d'Imbolc. Le trèfle a trouvé là une terre où le trois parlait déjà ; il n'en descend pas pour autant.
Le troisième signe est une couleur, et elle a hésité en route. En 1783, l'ordre de Saint-Patrick, un ordre de chevalerie, choisit un bleu ciel ; le vert ne s'impose qu'avec les révoltés irlandais des années 1790. Le ruban vert, lui, ornait déjà les chapeaux en 1681.
Reste une porte. Au nord-ouest de l'île, dans le comté de Donegal, un lac, le Lough Derg, entoure un îlot, Station Island, où vont aujourd'hui les pèlerins. Au Moyen Âge, on montrait sur ce lac une fosse que le Christ aurait ouverte pour Patrick : l'entrée de l'autre monde. Vers 1180-1190, un moine cistercien anglais, H. de Saltrey, raconte dans son Purgatoire de saint Patrick qu'un chevalier nommé Owein y est descendu, a traversé les lieux de peine et en est remonté. Le récit fait le tour de l'Europe. À la fin du XIIe siècle, Marie de France, l'une des premières poétesses de notre langue, le met en vers sous le titre L'Espurgatoire seint Patriz. Aujourd'hui encore, chaque été, des pèlerins passent sur l'îlot trois jours de jeûne. Ils font pieds nus le tour des « lits » de pierre, qu'on dit vestiges de cellules de moines, et veillent vingt-quatre heures sans dormir. L'autre lieu du saint, la montagne de Croagh Patrick, se gravit fin juillet : nous l'avons racontée avec Lughnasadh.
On n'y fête rien.
On y veille, pieds nus, au bord de l'autre monde.
Les traditions
La cuirasse, le trois et la porte du lac
Pour ceux qui la vivent, les chrétiens d'abord, la fête parle aussi une langue de signes. Le premier est une prière. Atomriug indiu : « Je me lie aujourd'hui ». C'est ainsi que commence, en vieil-irlandais, le chant que la légende met dans la bouche de Patrick sur la route de Tara, au moment où passent les cerfs.
On l'appelle la Cuirasse de saint Patrick. Son genre porte ce nom, lorica, la cuirasse du soldat : une prière qui revêt celui qui la dit, force après force. On s'y lie à la Trinité, au Christ, aux anges, puis à la création elle-même, dans la strophe la plus aimée : la force du ciel, la lumière du soleil, l'éclat de la neige, la splendeur du feu, la vitesse de l'éclair, la course du vent, la profondeur de la mer, la stabilité de la terre, la fermeté du roc. La neige, encore : celle sous laquelle priait le garçon de la colline. La prière culmine dans un cercle : « Christ avec moi, Christ devant moi, Christ derrière moi […] »
Sa langue la date de plusieurs siècles après Patrick. C'est une préface de manuscrits du XIe siècle qui la lui attribue et y accroche les cerfs. Elle traduit son autre nom, Faeth fiada, par « cri du cerf » ; ailleurs dans la littérature irlandaise, le féth fíada est le voile de brume dont Manannán, le dieu de la mer, couvre les siens pour les rendre invisibles. On la récitait pour se placer sous protection. Les anglicans la chantent encore, sur les mots qu'en tira l'Irlandaise Cecil Frances Alexander en 1889 : I bind unto myself today.
Le deuxième signe est un nombre. L'Irlande ancienne aimait le trois : ses sagesses tiennent en Triades, et le Glossaire de Cormac, un recueil irlandais de mots anciens composé vers 900, connaît trois Brigit, trois sœurs du même nom, une figure qu'on retrouve au cœur d'Imbolc. Le trèfle a trouvé là une terre où le trois parlait déjà ; il n'en descend pas pour autant.
Le troisième signe est une couleur, et elle a hésité en route. En 1783, l'ordre de Saint-Patrick, un ordre de chevalerie, choisit un bleu ciel ; le vert ne s'impose qu'avec les révoltés irlandais des années 1790. Le ruban vert, lui, ornait déjà les chapeaux en 1681.
Reste une porte. Au nord-ouest de l'île, dans le comté de Donegal, un lac, le Lough Derg, entoure un îlot, Station Island, où vont aujourd'hui les pèlerins. Au Moyen Âge, on montrait sur ce lac une fosse que le Christ aurait ouverte pour Patrick : l'entrée de l'autre monde. Vers 1180-1190, un moine cistercien anglais, H. de Saltrey, raconte dans son Purgatoire de saint Patrick qu'un chevalier nommé Owein y est descendu, a traversé les lieux de peine et en est remonté. Le récit fait le tour de l'Europe. À la fin du XIIe siècle, Marie de France, l'une des premières poétesses de notre langue, le met en vers sous le titre L'Espurgatoire seint Patriz. Aujourd'hui encore, chaque été, des pèlerins passent sur l'îlot trois jours de jeûne. Ils font pieds nus le tour des « lits » de pierre, qu'on dit vestiges de cellules de moines, et veillent vingt-quatre heures sans dormir. L'autre lieu du saint, la montagne de Croagh Patrick, se gravit fin juillet : nous l'avons racontée avec Lughnasadh.
On n'y fête rien.
On y veille, pieds nus, au bord de l'autre monde.
Un vert, plusieurs voix
Ruban de chapeau, couleur de révolte, lumière d'opéra : le même vert ne dit pas la même chose selon qui le porte. Image d'évocation créée pour cet article.
Un vert, plusieurs voix
Ruban de chapeau, couleur de révolte, lumière d'opéra : le même vert ne dit pas la même chose selon qui le porte. Image d'évocation créée pour cet article.
L'enquête
Des exilés jusque chez nous
Tous les sept ans, à Fosses-la-Ville, à une vingtaine de kilomètres de notre atelier de Fleurus, les marcheurs de la Marche Saint-Feuillen sortent tambours et fifres pour escorter un saint. Ce saint était irlandais, et il avait quitté son île exprès.
En 731, le moine anglais Bède raconte qu'un saint homme nommé Fursy arriva d'Irlande chez les Angles de l'Est, « désirant mener pour le Seigneur, où qu'il en trouve l'occasion, une vie d'étranger ». Un projet que nous dirions aujourd'hui insensé.
Fursy y fonde un monastère, puis le confie à son frère Feuillen. Après la mort de Fursy, vers 650, Feuillen passe sur le continent avec un autre frère, Ultan, et gagne Nivelles. Là, l'abbesse Gertrude et sa mère lui donnent un domaine à Fosses, où naît un monastère.
Un jour, Feuillen repart de Nivelles vers Fosses, et il n'arrive jamais. Des brigands le tuent dans une forêt avec ses compagnons, et c'est Gertrude qui fait chercher les corps. La tradition place ce martyre, vers 655, dans la région du Rœulx, à une trentaine de kilomètres de chez nous, où une abbaye prendra son nom au XIIe siècle. Son corps, lui, repose à Fosses.
Ces moines avaient un nom pour leur départ : la peregrinatio, l'exil volontaire pour le Christ. Dans l'Irlande ancienne, quitter sa terre, c'était renoncer à la protection de sa parenté, et cela pesait comme un sacrifice. Patrick avait été arraché aux siens. Feuillen a lâché les siens de ses propres mains.
Mille ans plus tard, ce sont encore des exilés irlandais qui gardent la mémoire de Patrick, chez nous. En 1607, des franciscains irlandais fondent un collège à Louvain ; John Colgan y imprime en 1647 les vies des trois patrons de l'Irlande, Patrick, Brigid et Columba. Un autre franciscain irlandais, Luke Wadding, obtient à Rome, dans les années 1630, l'inscription de la Saint-Patrick au calendrier de toute l'Église.
Feuillen était parti par choix.
D'autres partiraient sans l'avoir choisi.
L'enquête
Des exilés jusque chez nous
Tous les sept ans, à Fosses-la-Ville, à une vingtaine de kilomètres de notre atelier de Fleurus, les marcheurs de la Marche Saint-Feuillen sortent tambours et fifres pour escorter un saint. Ce saint était irlandais, et il avait quitté son île exprès.
En 731, le moine anglais Bède raconte qu'un saint homme nommé Fursy arriva d'Irlande chez les Angles de l'Est, « désirant mener pour le Seigneur, où qu'il en trouve l'occasion, une vie d'étranger ». Un projet que nous dirions aujourd'hui insensé.
Fursy y fonde un monastère, puis le confie à son frère Feuillen. Après la mort de Fursy, vers 650, Feuillen passe sur le continent avec un autre frère, Ultan, et gagne Nivelles. Là, l'abbesse Gertrude et sa mère lui donnent un domaine à Fosses, où naît un monastère.
Un jour, Feuillen repart de Nivelles vers Fosses, et il n'arrive jamais. Des brigands le tuent dans une forêt avec ses compagnons, et c'est Gertrude qui fait chercher les corps. La tradition place ce martyre, vers 655, dans la région du Rœulx, à une trentaine de kilomètres de chez nous, où une abbaye prendra son nom au XIIe siècle. Son corps, lui, repose à Fosses.
Ces moines avaient un nom pour leur départ : la peregrinatio, l'exil volontaire pour le Christ. Dans l'Irlande ancienne, quitter sa terre, c'était renoncer à la protection de sa parenté, et cela pesait comme un sacrifice. Patrick avait été arraché aux siens. Feuillen a lâché les siens de ses propres mains.
Mille ans plus tard, ce sont encore des exilés irlandais qui gardent la mémoire de Patrick, chez nous. En 1607, des franciscains irlandais fondent un collège à Louvain ; John Colgan y imprime en 1647 les vies des trois patrons de l'Irlande, Patrick, Brigid et Columba. Un autre franciscain irlandais, Luke Wadding, obtient à Rome, dans les années 1630, l'inscription de la Saint-Patrick au calendrier de toute l'Église.
Feuillen était parti par choix.
D'autres partiraient sans l'avoir choisi.
L'exil invente la fête
Pendant des siècles, en Irlande, le 17 mars reste une fête d'Église : une messe, un trèfle au chapeau. La transformation commence loin de l'île.
Elle commence dans l’exil.
Le 17 mars 1762, à New York, encore colonie de la Couronne, des soldats irlandais de l'armée britannique défilent pour leur saint ; c'est de ce jour que la parade de la ville fait remonter sa tradition. À Boston, des Irlandais s'étaient déjà réunis à table, en 1737, pour fonder une société d'entraide.
Puis vient la faim. De 1845 à 1852, la Grande Famine fait environ un million de morts en Irlande et pousse plus d'un million de personnes au départ ; l'île perd d'un cinquième à un quart de sa population en une décennie. Beaucoup de ceux qui partent ne se disent pas émigrants. L'historien Kerby Miller a montré qu'ils vivaient leur départ comme un exil, deoraíocht en irlandais. En Amérique, la presse illustrée les caricature et un parti nativiste, les Know-Nothings, réclame qu'on les tienne à l'écart.
L'exil invente la fête
Pendant des siècles, en Irlande, le 17 mars reste une fête d'Église : une messe, un trèfle au chapeau. La transformation commence loin de l'île.
Elle commence dans l’exil.
Le 17 mars 1762, à New York, encore colonie de la Couronne, des soldats irlandais de l'armée britannique défilent pour leur saint ; c'est de ce jour que la parade de la ville fait remonter sa tradition. À Boston, des Irlandais s'étaient déjà réunis à table, en 1737, pour fonder une société d'entraide.
Puis vient la faim. De 1845 à 1852, la Grande Famine fait environ un million de morts en Irlande et pousse plus d'un million de personnes au départ ; l'île perd d'un cinquième à un quart de sa population en une décennie. Beaucoup de ceux qui partent ne se disent pas émigrants. L'historien Kerby Miller a montré qu'ils vivaient leur départ comme un exil, deoraíocht en irlandais. En Amérique, la presse illustrée les caricature et un parti nativiste, les Know-Nothings, réclame qu'on les tienne à l'écart.
Défiler pour être vus
Image d'évocation. Au XIXᵉ siècle, les rangs de la parade new-yorkaise disaient le nombre d'une communauté qu'une partie de l'Amérique aurait préféré ne pas compter.
Défiler pour être vus
Image d'évocation. Au XIXᵉ siècle, les rangs de la parade new-yorkaise disaient le nombre d'une communauté qu'une partie de l'Amérique aurait préféré ne pas compter.
Le 17 mars, ces exilés défilent. Ils défilent pour leur saint, et pour être vus, et chaque année les rangs s'allongent. La fête de Patrick devient celle d'un peuple dispersé qui se compte dans la rue.
Pendant ce temps, sur l'île, la fête reste sage. En 1903, à l'initiative du député James O'Mara, une loi fait du 17 mars un jour férié, et Waterford organise la même année une parade. Mais le jour tombe en plein Carême, et il garde son habit du dimanche.
Dans les années 1920, une loi ferme même les débits de boissons le jour de la Saint-Patrick. Un pays de zinc comme le nôtre mesure ce que cela veut dire : porte close au café du coin un jour de fête. Une exception tenait bon à Dublin, raconte-t-on : l'exposition canine organisée ce jour-là à la Royal Dublin Society, vénérable société de la ville, et dont le bar restait ouvert. Chaque année, des foules se découvraient une passion soudaine pour les chiens. Il faut attendre 1960 pour que la loi rouvre les pubs ce jour-là.
La capitale a sa grande parade, avec l'armée du nouvel État libre d'Irlande, en 1931. Puis, en 1995, le gouvernement décide de faire de la Saint-Patrick un festival, et le premier s'ouvre à Dublin en mars 1996. L'île reprend une fête que ses enfants partis avaient refaite loin d'elle.
Le 17 mars, on ne fête pas seulement l'Irlande : on fête ceux qui en sont loin.
Le 17 mars, ces exilés défilent. Ils défilent pour leur saint, et pour être vus, et chaque année les rangs s'allongent. La fête de Patrick devient celle d'un peuple dispersé qui se compte dans la rue.
Pendant ce temps, sur l'île, la fête reste sage. En 1903, à l'initiative du député James O'Mara, une loi fait du 17 mars un jour férié, et Waterford organise la même année une parade. Mais le jour tombe en plein Carême, et il garde son habit du dimanche.
Dans les années 1920, une loi ferme même les débits de boissons le jour de la Saint-Patrick. Un pays de zinc comme le nôtre mesure ce que cela veut dire : porte close au café du coin un jour de fête. Une exception tenait bon à Dublin, raconte-t-on : l'exposition canine organisée ce jour-là à la Royal Dublin Society, vénérable société de la ville, et dont le bar restait ouvert. Chaque année, des foules se découvraient une passion soudaine pour les chiens. Il faut attendre 1960 pour que la loi rouvre les pubs ce jour-là.
La capitale a sa grande parade, avec l'armée du nouvel État libre d'Irlande, en 1931. Puis, en 1995, le gouvernement décide de faire de la Saint-Patrick un festival, et le premier s'ouvre à Dublin en mars 1996. L'île reprend une fête que ses enfants partis avaient refaite loin d'elle.
Le 17 mars, on ne fête pas seulement l'Irlande : on fête ceux qui en sont loin.
Les gestes
Du trèfle du matin à l'eau de source
Le matin du 17 mars, cueillez un brin de trèfle : au bord d'un chemin, dans une pelouse ou entre deux pavés, le petit trèfle jaune se cache bien. Ce sont des gestes d'aujourd'hui, que chacun accorde à sa voie, mais celui-ci a près de trois siècles et demi : portez le brin sur vous, au chapeau ou au revers, comme les Irlandais que Dineley voyait en 1681. Aux enfants, proposez la croix de saint Patrick : un carré de papier, une croix dessinée dans un cercle et coloriée, comme en portaient les garçons jusqu'au début du XXe siècle, les filles préférant une rosette de rubans. Gardez le brin sur vous jusqu'au soir.
Avant le café, à la fenêtre ou sur le seuil, dites lentement la strophe de la Cuirasse, une force par souffle, en regardant ce que vous nommez : le ciel, la lumière, la terre sous vos pieds. Si vous êtes chrétien, vous irez jusqu'au cercle du « Christ avec moi ». Si vous suivez une autre voie, vous pouvez vous arrêter à la création, en saluant la prière chrétienne qui vous la prête.
L'Irlande compte des dizaines de puits de Patrick, les Tobar Phádraig. Le jour du saint, on venait en faire le tour dans le sens du soleil, en priant, et l'on y portait ses demandes. Chez vous, un bol d'eau de source suffit : trois tours de la main dans le sens du soleil, le bout des doigts dans l'eau froide, et ce que vous souhaitez au printemps qui vient.
En Irlande, on semait les pommes de terre ce jour-là. Un pot, un peu de terre, quelques graines d'aromates : enfoncer les doigts dans une terre encore froide, c'est le premier geste du printemps. Un vieux dicton irlandais dit qu'à la Saint-Patrick, le côté chaud de la pierre se tourne vers le haut.
Pour qui suit la Roue de l'année, le 17 mars n'est pas un sabbat, mais une halte sur le chemin, entre Imbolc et l'équinoxe d'Ostara, quelques jours plus tard.
Nous passons nos journées à confier des plantes à l'alcool et à attendre que le temps fasse son œuvre : c'est tout l'art de la macération. Le brin du matin, ce soir, n'aura besoin que d'une minute.
Le trèfle a passé la journée sur votre cœur.
Il lui reste un dernier voyage.
Les gestes
Du trèfle du matin à l'eau de source
Le matin du 17 mars, cueillez un brin de trèfle : au bord d'un chemin, dans une pelouse ou entre deux pavés, le petit trèfle jaune se cache bien. Ce sont des gestes d'aujourd'hui, que chacun accorde à sa voie, mais celui-ci a près de trois siècles et demi : portez le brin sur vous, au chapeau ou au revers, comme les Irlandais que Dineley voyait en 1681. Aux enfants, proposez la croix de saint Patrick : un carré de papier, une croix dessinée dans un cercle et coloriée, comme en portaient les garçons jusqu'au début du XXe siècle, les filles préférant une rosette de rubans. Gardez le brin sur vous jusqu'au soir.
Avant le café, à la fenêtre ou sur le seuil, dites lentement la strophe de la Cuirasse, une force par souffle, en regardant ce que vous nommez : le ciel, la lumière, la terre sous vos pieds. Si vous êtes chrétien, vous irez jusqu'au cercle du « Christ avec moi ». Si vous suivez une autre voie, vous pouvez vous arrêter à la création, en saluant la prière chrétienne qui vous la prête.
L'Irlande compte des dizaines de puits de Patrick, les Tobar Phádraig. Le jour du saint, on venait en faire le tour dans le sens du soleil, en priant, et l'on y portait ses demandes. Chez vous, un bol d'eau de source suffit : trois tours de la main dans le sens du soleil, le bout des doigts dans l'eau froide, et ce que vous souhaitez au printemps qui vient.
En Irlande, on semait les pommes de terre ce jour-là. Un pot, un peu de terre, quelques graines d'aromates : enfoncer les doigts dans une terre encore froide, c'est le premier geste du printemps. Un vieux dicton irlandais dit qu'à la Saint-Patrick, le côté chaud de la pierre se tourne vers le haut.
Pour qui suit la Roue de l'année, le 17 mars n'est pas un sabbat, mais une halte sur le chemin, entre Imbolc et l'équinoxe d'Ostara, quelques jours plus tard.
Nous passons nos journées à confier des plantes à l'alcool et à attendre que le temps fasse son œuvre : c'est tout l'art de la macération. Le brin du matin, ce soir, n'aura besoin que d'une minute.
Le trèfle a passé la journée sur votre cœur.
Il lui reste un dernier voyage.
Épilogue
Noyer le trèfle
Le soir venu, détachez le brin. Les Irlandais appelaient le dernier verre de la fête le pota Phádraig, « le pot de Patrick ». On y dépose le trèfle porté toute la journée, on trinque et on boit. Puis on retire le brin et on le jette par-dessus l'épaule, la gauche, dit-on. On disait que, ce jour-là, le Carême desserrait son étreinte ; en 1726, Threlkeld voyait déjà mouiller les trèfles.
Ce verre a un frère plus grave. Au XIXe siècle, dans l'Irlande des départs, la veille du jour où un enfant de la maison embarquait pour l'Amérique, on le veillait comme un mort : de la musique, des danses, des verres, parfois des lamentations. On appelait cette nuit l'American wake, la veillée américaine, parce qu'on pensait bien ne plus le revoir.
Le garçon de la colline, lui aussi, avait passé six ans loin des siens, avant de choisir d'être loin pour de bon.
Ce soir, nous vous proposons d'unir les deux gestes. Levez votre verre et nommez à voix haute un ou deux absents : quelqu'un parti au loin, quelqu'un qui ne reviendra pas. Laissez le trèfle tomber au fond.
Puis buvez.
À ceux qui sont loin.
Épilogue
Noyer le trèfle
Le soir venu, détachez le brin. Les Irlandais appelaient le dernier verre de la fête le pota Phádraig, « le pot de Patrick ». On y dépose le trèfle porté toute la journée, on trinque et on boit. Puis on retire le brin et on le jette par-dessus l'épaule, la gauche, dit-on. On disait que, ce jour-là, le Carême desserrait son étreinte ; en 1726, Threlkeld voyait déjà mouiller les trèfles.
Ce verre a un frère plus grave. Au XIXe siècle, dans l'Irlande des départs, la veille du jour où un enfant de la maison embarquait pour l'Amérique, on le veillait comme un mort : de la musique, des danses, des verres, parfois des lamentations. On appelait cette nuit l'American wake, la veillée américaine, parce qu'on pensait bien ne plus le revoir.
Le garçon de la colline, lui aussi, avait passé six ans loin des siens, avant de choisir d'être loin pour de bon.
Ce soir, nous vous proposons d'unir les deux gestes. Levez votre verre et nommez à voix haute un ou deux absents : quelqu'un parti au loin, quelqu'un qui ne reviendra pas. Laissez le trèfle tomber au fond.
Puis buvez.
À ceux qui sont loin.
Sources principales
Les citations de Patrick sont nos traductions du latin ; une traduction française complète existe dans la collection « Sources chrétiennes ». Ses dates de vie restent discutées, et ses textes ne nomment ni le lieu de sa captivité ni des « pirates ». La Cuirasse lui est attribuée par une préface du XIe siècle ; sa langue la date de plusieurs siècles après lui. Le lieu du martyre de Feuillen, près du Rœulx, est traditionnel. L'origine du corned beef américain repose sur des témoignages de vulgarisation plus que sur une étude savante.
- Patrick, Confessio et Epistola ad milites Corotici, éd. L. Bieler, Irish Manuscripts Commission, 1952 ; trad. R. P. C. Hanson et C. Blanc, Confession et Lettre à Coroticus, Sources chrétiennes 249, Cerf, 1978 ; Royal Irish Academy, Saint Patrick's Confessio (en ligne).
- Prosper d'Aquitaine, Chronique, année 431 ; Bède, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, I, 13 ; III, 19 (731) ; Solin, Collectanea rerum memorabilium, XXII.
- Muirchú, Vie de saint Patrick, dans L. Bieler, The Patrician Texts in the Book of Armagh, Dublin, 1979.
- Félire Óengusso (martyrologe d'Óengus), éd. W. Stokes, Henry Bradshaw Society, 1905.
- The Irish Liber Hymnorum, éd. J. H. Bernard et R. Atkinson, Henry Bradshaw Society, 1898 ; W. Stokes et J. Strachan, Thesaurus Palaeohibernicus, II, 1903 (Cuirasse, Homélie de Cambrai).
- Additamentum Nivialense de Fuilano, éd. B. Krusch, Monumenta Germaniae Historica, Scriptores rerum Merovingicarum, IV, 1902.
- T. Dineley, journal de voyage en Irlande (1681), publié au XIXe siècle ; C. Threlkeld, Synopsis Stirpium Hibernicarum, Dublin, 1726 ; E. C. Nelson, Shamrock: Botany and History of an Irish Myth, Boethius Press, 1991.
- H. de Saltrey, Tractatus de Purgatorio Sancti Patricii (v. 1180-1190) ; Marie de France, L'Espurgatoire seint Patriz, éd. Y. de Pontfarcy, Louvain, Peeters, 1995.
- T. M. Charles-Edwards, « The social background to Irish peregrinatio », Celtica, 11, 1976 ; Early Christian Ireland, Cambridge University Press, 2000.
- J. Colgan, Triadis Thaumaturgae… Acta, Louvain, 1647.
- M. Cronin et D. Adair, The Wearing of the Green: A History of St Patrick's Day, Routledge, 2002 ; K. A. Miller, Emigrants and Exiles, Oxford University Press, 1985 ; A. Schrier, Ireland and the American Emigration, 1958.
- K. Danaher, The Year in Ireland, Mercier Press, 1972 ; C. Ray, The Origins of Ireland's Holy Wells, 2014.
- S. Cunningham, Cunningham's Encyclopedia of Magical Herbs, 1985 ; A. Crowley, Liber 777, 1909.
- Les illustrations de cet article sont des images d'évocation créées pour l'occasion.
Sources principales
Les citations de Patrick sont nos traductions du latin ; une traduction française complète existe dans la collection « Sources chrétiennes ». Ses dates de vie restent discutées, et ses textes ne nomment ni le lieu de sa captivité ni des « pirates ». La Cuirasse lui est attribuée par une préface du XIe siècle ; sa langue la date de plusieurs siècles après lui. Le lieu du martyre de Feuillen, près du Rœulx, est traditionnel. L'origine du corned beef américain repose sur des témoignages de vulgarisation plus que sur une étude savante.
- Patrick, Confessio et Epistola ad milites Corotici, éd. L. Bieler, Irish Manuscripts Commission, 1952 ; trad. R. P. C. Hanson et C. Blanc, Confession et Lettre à Coroticus, Sources chrétiennes 249, Cerf, 1978 ; Royal Irish Academy, Saint Patrick's Confessio (en ligne).
- Prosper d'Aquitaine, Chronique, année 431 ; Bède, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, I, 13 ; III, 19 (731) ; Solin, Collectanea rerum memorabilium, XXII.
- Muirchú, Vie de saint Patrick, dans L. Bieler, The Patrician Texts in the Book of Armagh, Dublin, 1979.
- Félire Óengusso (martyrologe d'Óengus), éd. W. Stokes, Henry Bradshaw Society, 1905.
- The Irish Liber Hymnorum, éd. J. H. Bernard et R. Atkinson, Henry Bradshaw Society, 1898 ; W. Stokes et J. Strachan, Thesaurus Palaeohibernicus, II, 1903 (Cuirasse, Homélie de Cambrai).
- Additamentum Nivialense de Fuilano, éd. B. Krusch, Monumenta Germaniae Historica, Scriptores rerum Merovingicarum, IV, 1902.
- T. Dineley, journal de voyage en Irlande (1681), publié au XIXe siècle ; C. Threlkeld, Synopsis Stirpium Hibernicarum, Dublin, 1726 ; E. C. Nelson, Shamrock: Botany and History of an Irish Myth, Boethius Press, 1991.
- H. de Saltrey, Tractatus de Purgatorio Sancti Patricii (v. 1180-1190) ; Marie de France, L'Espurgatoire seint Patriz, éd. Y. de Pontfarcy, Louvain, Peeters, 1995.
- T. M. Charles-Edwards, « The social background to Irish peregrinatio », Celtica, 11, 1976 ; Early Christian Ireland, Cambridge University Press, 2000.
- J. Colgan, Triadis Thaumaturgae… Acta, Louvain, 1647.
- M. Cronin et D. Adair, The Wearing of the Green: A History of St Patrick's Day, Routledge, 2002 ; K. A. Miller, Emigrants and Exiles, Oxford University Press, 1985 ; A. Schrier, Ireland and the American Emigration, 1958.
- K. Danaher, The Year in Ireland, Mercier Press, 1972 ; C. Ray, The Origins of Ireland's Holy Wells, 2014.
- S. Cunningham, Cunningham's Encyclopedia of Magical Herbs, 1985 ; A. Crowley, Liber 777, 1909.
- Les illustrations de cet article sont des images d'évocation créées pour l'occasion.