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Boire, un geste de passage : quand le verre devient rituel

11 avril 2025 par
Olivier Van Bunderen


Je me souviens d'un soir d'hiver. Un fond de vin rouge, allongé d'eau et adouci par un sucre, qu'on m'a tendu en silence.

Ce n'était pas une vraie permission.

Pas encore.

Pourquoi un fond de vin, tendu sans un mot, suffit-il à dire à un enfant qu'il a changé de place à table ? Ma famille n'a rien inventé. Des banquets grecs aux grandes salles des rois du Nord, d'autres avaient tendu la coupe avant elle, et pour des raisons voisines.

L'essentiel à retenir

Pourquoi le verre accompagne-t-il les grands passages ? Parce que boire ensemble engage. Dès l'Antiquité, une coupe partagée scelle un accord. On la lève aussi pour accueillir quelqu'un dans un nouvel état, ou pour saluer ceux qui sont partis.

D'où viennent « trinquer » et « porter un toast » ? « Trinquer » vient de l'allemand trinken, « boire ». Le « toast » était d'abord un morceau de pain grillé qu'on mettait dans le vin.

Faut-il de l'alcool pour qu'il y ait rituel ? Non. Le rituel tient au geste et à l'intention. Le kava du Pacifique est sans alcool, et le verre lent proposé en fin d'article se fait aussi bien avec une infusion.

deux mains qui trinquent au-dessus d'une table en bois éclairée à la bougie

Le verre suspendu

Entre l'instant où l'on lève son verre et celui où l'on boit, il y a ce temps bref où chacun attend l'autre. C'est là que le geste se partage, avant le goût.


Passer à la table des grands

Ce fond de vin avait sa place dans une échelle. Dans ma famille, le droit de boire telle ou telle chose marquait une forme de passage.

Avant cinq ans, pas de soda.

Avant douze, pas de café.

Et jusqu'à quatorze ans, la bière restait un monde d'adultes.

Mais à Noël, j'avais droit à un fond de café dans du lait sucré. Et lors des grandes tablées, un peu de vin rouge, coupé d'eau et adouci d'un sucre, le même que ce soir d'hiver, faisait figure d'exception.

Chez ma grand-mère, un autre seuil se franchissait. Ma cousine et moi recevions parfois un petit verre de Batida de Coco, une liqueur de coco sucrée, douce, tropicale. Nous n'avions pas douze ans.

Les adultes râlaient.

Mais pour nous, c'était un instant rare, un moment accordé. Une reconnaissance implicite.

Il y avait pourtant la Piedbœuf, une bière de table légère brassée à Jupille, à Liège, servie à l'école ou à la maison. Boire cette bière, même enfant, c'était être considéré. Être à la table des grands, pas seulement sur la nappe, mais dans le geste.

Ce n'était pas un goût.

C'était un passage.

⁂

Ce que ma famille réglait sans théorie, un ethnographe l'avait nommé bien avant ma naissance. En 1909, Arnold van Gennep publie Les Rites de passage. Il décrit trois temps. D'abord la séparation, où l'on quitte un état. Puis la marge, où l'on n'est plus tout à fait l'un ni encore l'autre. Enfin l'agrégation, où l'on est accueilli dans le nouvel état. Ce folkloriste n'a jamais tenu de chaire durable à l'université en France : un homme en marge, ce qui ne manque pas de sel pour celui qui a nommé la marge.

Relisez l'échelle familiale avec cette grille. Les interdits disent l'état qu'on va quitter. Le fond de vin coupé du soir d'hiver, c'est la marge, ce « pas encore ». La table des grands, c'est l'agrégation : le moment où l'on vous accueille, et où, bien souvent, on vous sert à boire.

« Être à la table des grands, pas seulement sur la nappe, mais dans le geste. »

Les adultes passent aussi ces seuils, sans y penser. On boit avec les jeunes mariés, avec le collègue qui part à la retraite. On boit après les funérailles, quand les vivants se retrouvent autour d'une table et qu'il faut bien recommencer à se parler. Chaque fois, le verre arrive au bout du passage, au moment où l'on accueille.

Un verre ne dit pas toujours ce qu'il contient,[BR]il murmure ce qu'on traverse.

Boire ensemble engage

Cet accueil, d'autres l'ont mis en scène à l'échelle d'un royaume. Au XIIIe siècle, l'Islandais Snorri Sturluson raconte, dans la Saga des Ynglingar, l'histoire légendaire des plus anciens rois du Nord. On y voit comment un fils devient roi. Au banquet funéraire de son père, l'héritier reste assis sur la marche, au pied du haut siège laissé vide. On lui porte la coupe du serment, le bragarfull. Il se lève, prononce un vœu, boit.

Alors seulement, il monte s'asseoir à la place de son père.

C'est une saga, écrite des siècles après les rois qu'elle évoque, et elle tient de la légende. Mais c'est la table des grands, en plus haut et en plus grave : sur sa marche, l'héritier vit le « pas encore » d'un roi. Dans Beowulf, le grand poème anglo-saxon, c'est une reine qui porte la coupe de banc en banc, avant que le héros prononce son vœu. Sur les cornes à boire du Nord, notre histoire de l'hydromel en dit davantage.

Près de dix-huit siècles avant Snorri, un banquet grec commençait par des mains lavées. Le poète Xénophane de Colophon, au VIe siècle avant notre ère, en décrit l'ordre : le sol est propre, l'encens fume, l'eau est fraîche. On chante le dieu, puis on verse un peu de vin : c'est la libation. Alors seulement, on boit.

Ce banquet du soir s'appelle le symposion, « boire ensemble ». Le vin ne s'y buvait presque jamais pur. On le mêlait d'eau dans un grand vase commun, le cratère, sous l'autorité d'un convive désigné, le symposiarque, qu'on appelait aussi le « roi » du banquet. C'est lui qui fixait la proportion et le nombre de coupes. Nous avons suivi ailleurs ce que le symposion est devenu aujourd'hui.

Un poète comique athénien du IVe siècle avant notre ère, Eubulus, a laissé de ce règlement une version qui fait encore sourire. Il y fait parler Dionysos, le dieu du vin en personne. Trois cratères, dit le dieu en substance, suffisent aux gens raisonnables. Au quatrième, c'est la démesure. Ensuite viennent les cris, la virée nocturne dans les rues, les yeux au beurre noir, la convocation au tribunal, et pour finir une folie qui fait voler les meubles. Jusqu'au dixième : Dionysos tenait le compte, et l'on peut lui faire confiance pour savoir où menait le dernier.

réplique de cratère grec en terre cuite et coupes de vin sur une table antique

Trois parts d'eau

Bien avant les banquets d'Athènes, le poète Hésiode conseillait déjà, dans Les Travaux et les Jours, trois parts d'eau pour une part de vin.


D'autres tables ont leurs règles : le vin béni deux fois sous la houppa, le dais du mariage juif ; le kava, boisson de racine sans alcool, que l'on partage aux Fidji pour accueillir celui qui arrive.

Les marchands, eux, scellaient leurs ventes en buvant ensemble. Le néerlandais du Moyen Âge avait un mot pour ce verre-là, le lijkoop ; le français parlait du « vin du marché ». Aujourd'hui aussi, on boit un coup au café pour fêter une signature.

Un verre n'était pas un objet.

C'était un lien qu'on tenait à deux mains.

Les mots qui trinquent

Le manteau est déjà sur les épaules, la main sur la poignée de la porte. Quelqu'un remplit un dernier petit verre : c'est le coup de l'étrier. L'expression garde la mémoire d'un temps où l'invité repartait à cheval, et où on lui tendait ce verre quand il avait déjà le pied à l'étrier. C'est un verre ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors : la marge de Van Gennep, debout dans l'entrée.

petit verre posé sur un plateau près d'une porte entrouverte, manteau et chapeau accrochés

Le verre du seuil

Van Gennep consacre un chapitre des Rites de passage au passage matériel, jusqu'au seuil de la porte. Le coup de l'étrier en est le verre, bu entre la maison et la route.


Le mot « toast » a une histoire plus gourmande. Chez Shakespeare, dans Les Joyeuses Commères de Windsor, le gros chevalier Falstaff vient d'être jeté à la Tamise dans un panier de linge sale. Il réclame du vin d'Espagne « avec un toast dedans ». Le toast, alors, c'est une tranche de pain grillé qu'on fait tremper dans le vin. Le pain a quitté nos verres, mais le mot est resté, et l'on porte toujours un toast.

Reste le choc des verres. On raconte qu'autrefois on trinquait fort, pour que quelques gouttes sautent d'un verre à l'autre : si l'hôte avait empoisonné votre vin, il s'empoisonnait du même coup. On raconte aussi qu'on fait tinter les verres pour que l'ouïe, le seul sens qui ne profite pas de la boisson, ait sa part de la fête. Aucune de ces histoires n'a laissé de trace ancienne : ce sont des légendes.

Elles durent pourtant, et l'on comprend pourquoi. Trinquer, c'est accepter de boire en même temps que l'autre, du même geste, au même risque. Boire ensemble, c'est s'exposer à lui.

Le mythe est faux, mais le sens est vrai.

Une goutte pour les absents

Le soir de la Pâque juive, une coupe de vin attend sur la table, servie pour le prophète Élie, dont on espère la visite. À un moment du repas, quelqu'un se lève et va ouvrir la porte. Un verre plein, une place attendue, une porte ouverte : le seuil et l'absent tiennent dans le même geste.

Ce geste a des cousins. Ailleurs, on verse quelques gouttes au sol pour un ami parti, ou l'on laisse un verre plein à sa place. Ces gestes ressemblent à la libation des Grecs sans en descendre forcément. Ils en partagent l'intention : rendre une part à ceux qu'on ne voit plus. Aujourd'hui, les fêtes des morts, comme Samhain, qui ouvre l'hiver, ont aussi leurs couverts et leurs offrandes.

main versant quelques gouttes de vin sur la terre au pied d'un vieil arbre

Le mot de la trêve

Quelques gouttes rendues à la terre : les Grecs appelaient ce geste spondè. Au pluriel, spondai, le mot a fini par désigner la trêve et le traité, parce qu'on les concluait en versant ensemble. Verser ensemble, c'était déjà signer.


Chez nous, le mot « goutte » a d'ailleurs une seconde vie. En français, et plus encore en Wallonie, « boire la goutte », c'est boire l'eau-de-vie, et le Liégeois pense aussitôt à son pèkèt. Ne cherchez aucune parenté avec la goutte versée pour les absents : c'est un jeu de mots. Mais il tombe bien. Toutes ces gouttes, au fond, disent la même chose : on ne traverse rien tout seul.

⁂

Les traditions ésotériques ont, elles aussi, fait une place à la coupe et à la part rendue. Il ne s'agit pas de traditions anciennes, mais d'une grammaire contemporaine, que chacun est libre d'utiliser ou non.

Dans le cercle, on se passe la coupe et les gâteaux. À la fin, une part du gâteau et quelques gouttes de la coupe sont rendues à la terre. Le rite porte un nom tout simple, cakes and wine, des gâteaux et du vin. Il appartient à la Wicca, la sorcellerie religieuse moderne que l'Anglais Gerald Gardner fait connaître en 1954 avec Witchcraft Today. Janet et Stewart Farrar en ont publié le déroulé dans les années 1980, et Scott Cunningham décrit en 1988 la part rendue pour ceux qui pratiquent seuls. Plus tôt déjà, l'ordre magique de la Golden Dawn faisait de la coupe l'instrument de l'Eau, comme le montrent ses rituels, publiés par Israel Regardie.

La coupe, la goutte, la place laissée vide : tout cela demande un peu de temps. Or le verre d'aujourd'hui est souvent devenu un réflexe : on le boit en parlant d'autre chose, l'œil sur un écran.

Ce soir, un verre lent

Retournez votre téléphone, écran contre la table. Ce qui suit est un geste d'aujourd'hui, à plier à votre guise, seul ou à plusieurs.

verre posé près d'une bougie et d'un téléphone retourné, ambiance calme du soir

Un petit seuil

Aucune formule à réciter : une lumière basse et un écran retourné suffisent à faire d'un soir ordinaire un passage.


Si vous le voulez, allumez une bougie, ou baissez simplement la lumière. Choisissez la boisson du moment : un vin, une eau-de-vie, une infusion, une eau fraîche. Versez lentement. Regardez le verre se remplir. Écoutez le liquide contre la paroi, ce petit bruit qui change de note à mesure que le niveau monte.

Posez la main sur le verre et sentez sa fraîcheur, ou sa tiédeur. Puis dites, à voix haute ou en dedans, ce que ce moment marque : un départ, une arrivée, un merci, un souvenir. Vous pouvez aussi verser une goutte dans la terre d'un pot de fleurs, ou au pied d'un arbre, pour quelqu'un qui n'est pas là.

Buvez une gorgée, sans parler, et laissez le goût s'installer. Restez là un instant.

Chez L'Alchymiste, nous croyons qu'un verre posé avec attention peut accompagner un passage, et que le geste y compte plus que ce qu'on verse.

Et si, ce soir, vous leviez votre verre autrement ?

Non pour fuir.

Mais pour franchir.

Levez-le pour l'enfant que vous avez été, le jour où l'on vous a fait une place à la table des grands. Pour celui ou celle qui n'est plus à votre table.

Un toast silencieux.

Pour les absents.

Pour ce qu'on ne dira pas.

Sources principales

Le souvenir familial est celui d'Olivier Van Bunderen, publié dans la première version de cet article (2025) : c'est un souvenir, il n'appelle pas de source. La Saga des Ynglingar, Beowulf et le Krákumál sont des œuvres littéraires fixées des siècles après les faits qu'elles rapportent. Le fragment d'Eubulus est cité en substance, d'après Athénée. L'origine de « porter un toast » racontée par Steele est une anecdote de chroniqueur. La réplique de Falstaff est traduite par nos soins. Le lijkoop et le « vin du marché » relèvent de l'histoire du droit des ventes. Les traditions wiccanes et de la Golden Dawn sont modernes, et elles sont datées comme telles. Les illustrations de cet article sont des images d'évocation.

  • Arnold van Gennep, Les Rites de passage, Paris, Émile Nourry, 1909.
  • Snorri Sturluson, Heimskringla, Saga des Ynglingar (XIIIe siècle).
  • Beowulf, épisode de la coupe portée par Wealhtheow.
  • Ole Worm, Runir seu Danica literatura antiquissima, Copenhague, 1636 (Krákumál, traduction latine de Magnús Ólafsson).
  • Xénophane de Colophon, fragment 1 (Diels-Kranz B1), transmis par Athénée, Les Deipnosophistes, XI, 462c-f.
  • Eubulus, fragment des dix cratères, transmis par Athénée, Les Deipnosophistes, II, 36b-c ; R. L. Hunter, Eubulus. The Fragments, Cambridge University Press, 1983.
  • Hésiode, Les Travaux et les Jours.
  • Liddell, Scott, Jones, Greek-English Lexicon, s.v. spondè.
  • Talmud de Babylone, Ketoubot 7b-8a (bénédictions du mariage).
  • Vincent Lebot, Mark Merlin, Lamont Lindstrom, Kava: The Pacific Drug, Yale University Press, 1992.
  • William Shakespeare, The Merry Wives of Windsor, acte III.
  • Richard Steele, The Tatler, n° 24, 1709.
  • Cinquiesme Livre, attribué à Rabelais, 1564, épisode de la Dive Bouteille.
  • Trésor de la langue française informatisé (TLFi) ; Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française.
  • Middelnederlandsch Woordenboek, s.v. lijkoop ; Dictionnaire de l'Académie française, 1re édition, 1694.
  • Gerald Gardner, Witchcraft Today, 1954 ; Janet et Stewart Farrar, Eight Sabbats for Witches, 1981, et The Witches' Way, 1984 ; Scott Cunningham, Wicca: A Guide for the Solitary Practitioner, 1988 ; Israel Regardie, The Golden Dawn, 1937-1940.


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