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L’hydromel, ou la parole donnée

15 mars 2025 par
Olivier Van Bunderen


Au Jutland danois, en 1921, on ouvre un cercueil taillé dans un tronc de chêne : une jeune fille y repose depuis plus de trois mille ans, un seau d’écorce de bouleau à ses pieds. Elle n’a laissé aucun mot. Pourquoi, après elle, des peuples entiers ont-ils confié leur parole à un peu de miel fermenté ?

L’essentiel à retenir

  • Qu’est-ce que l’hydromel ? Une boisson née de la fermentation du miel dilué dans l’eau. On y ajoute parfois des fruits, des épices ou des plantes.
  • Est-ce la plus ancienne boisson alcoolisée ? C’est l’une des plus anciennes, sans certitude : dans les premières traces connues, le miel est rarement seul ; on le mêle déjà au riz, aux fruits ou aux céréales.
  • Pourquoi l’associe-t-on à la parole ? Parce que les récits du Nord en ont fait le breuvage de la poésie, et la coupe sur laquelle on prononce ses serments.

« L’hydromel ne se presse pas. Il se laisse écouter. »

Le Grimoire de L’Alchymiste

Ce que contenait le seau

Près du village d’Egtved, dans le Jutland, un fermier arase un vieux tertre et heurte un tronc de chêne. Le Musée national de Copenhague vient l’ouvrir. Dans le bois évidé repose une jeune fille de seize à dix-huit ans, couchée sur une peau de vache. Elle porte une blouse de laine à manches courtes, une jupe courte à cordelettes et, à la ceinture, un disque de bronze. Près d’elle, quelqu’un a déposé une fleur d’achillée : on l’a mise en terre en été. Les cernes du chêne donnent même l’année, 1370 avant notre ère.

À ses pieds, un seau d’écorce de bouleau cousue. Au fond, un dépôt séché : des grains de blé, des airelles ou des canneberges, du piment royal – une plante amère des marais – et des pollens de fleurs que les chercheurs lisent comme la trace d’un miel.

Un mélange, donc, plus qu’un hydromel.

Et déjà du miel, confié à une morte.

Plus loin encore dans le temps, à Jiahu, dans la province chinoise du Henan, des poteries vieilles d’environ neuf mille ans ont livré les résidus d’un mélange fermenté de riz, de miel et de fruits. Patrick McGovern, archéologue des boissons au Penn Museum de Philadelphie, les a identifiés. Là non plus, le miel n’est pas seul.

rayon de miel doré éclairé par la lumière, quelques abeilles

Le miel au repos

Pour se garder, il doit rester pauvre en eau. Récolté trop humide, il peut fermenter dans son propre pot, sans que personne y ait touché.


Le geste de l’hydromel, lui, tient en deux verbes. Mélangez du miel et de l’eau, laissez reposer. Pur, le miel se garde des années ; dilué, il se met à travailler, et des levures que personne n’a invitées font le reste. Ce qu’elles font exactement, notre article sur la fermentation alcoolique le raconte.

Le mot hydromel vient du grec, par le latin hydromeli : hydor, l’eau, et meli, le miel. Les Romains le connaissaient sous ce nom ou sous celui d’aqua mulsa, et l’agronome Columelle en a laissé une recette.

L’hydromel n’a pas été inventé.

Il s’est invité.

L’hydromel de la poésie, conquis par un parjure

Le récit le plus célèbre de l’hydromel a été mis par écrit vers 1220 par Snorri Sturluson, chef islandais et deux fois « diseur de la loi » de son île. Chrétien, il consignait les dieux de ses ancêtres pour que les poètes comprennent encore leurs images. Dans son Edda, il raconte comment le breuvage qui fait les poètes est passé des nains aux géants, puis des géants aux dieux. Tout l’enjeu tient en une question : qui possédera la parole ?

Tout commence par une paix. Deux familles de dieux, lasses de leur guerre, la scellent en crachant dans une même cuve. De cette salive naît Kvasir, si sage qu’aucune question ne le prend en défaut.

Deux nains l’attirent chez eux et le tuent. Ils recueillent son sang, le mêlent de miel et en tirent un hydromel : quiconque en boit devient poète ou savant. Aux dieux, ils racontent que Kvasir est mort étouffé par sa propre science, faute d’avoir trouvé quelqu’un d’assez savant pour l’interroger.

Les nains n’en profitent guère. Ils tuent encore, cette fois le père du géant Suttungr, et le fils les abandonne sur un écueil que la marée va recouvrir. Pour sauver leur vie, ils lui cèdent l’hydromel, en paiement du sang versé. Suttungr l’enferme au cœur d’une montagne et en confie la garde à sa fille, Gunnlöð.

Odin, le premier des dieux, veut ce breuvage pour les siens. Il fait percer la montagne, s’y glisse sous la forme d’un serpent et passe trois nuits auprès de Gunnlöð. Elle lui accorde trois gorgées ; à chacune, il vide un récipient. Puis il s’envole en aigle. Suttungr prend à son tour la forme d’un aigle et se lance à sa poursuite. Dans l’enclos des dieux, on a posé des récipients : Odin y recrache l’hydromel.

⁂

Voilà le mythe, tel que Snorri le raconte deux siècles après la conversion de l’Islande. Snorri garde vivante une langue de poètes, plus qu’il ne décrit un culte qu’il aurait vu. Lui-même finira tué dans la cave de sa ferme de Reykholt, en 1241, par des hommes venus sur l’ordre du roi de Norvège.

aigle planant dans un ciel d'orage au-dessus de montagnes nordiques

Le vol de l’aigle

Les poètes islandais ont fait de cette fuite un vocabulaire. Chez Snorri, la poésie s’appelle « sang de Kvasir », « breuvage de Suttungr » ou « navire des nains » : une image suffisait pour que l’auditoire reconnaisse tout le mythe.


Un autre poème, le Hávamál, les « dits du Très-Haut », recueilli dans un manuscrit islandais du XIIIe siècle, donne la parole à Odin lui-même. Il se souvient de Gunnlöð, du siège d’or où elle lui tendit une gorgée, et du mauvais salaire qu’il lui rendit. Puis le poème le juge. Odin a prêté un serment sur l’anneau ; qui se fiera à sa parole ? Il a privé Suttungr de son sumbl, son banquet, et fait pleurer Gunnlöð. Le même poème garde pour les buveurs une autre image : au-dessus d’eux plane un héron de l’oubli, qui leur vole l’esprit.

« Qui se fiera à sa parole ? »

Hávamál, strophe 110

Le breuvage de la parole a donc été gagné par une parole trahie, et le mythe le dit sans détour. Snorri, lui, garde le dernier mot, un mot moins solennel. Serré de près par Suttungr, Odin laisse échapper une partie de l’hydromel par l’arrière. Personne ne la recueille : la prend qui veut. « Nous l’appelons la part des rimailleurs », écrit Snorri.

Les grands poètes boivent à la source.

Les autres ramassent ce qui tombe.

La coupe qui fait jurer

Dans Beowulf, long poème en vieil anglais, la grande salle d’un vieux roi danois s’appelle la « maison de l’hydromel ». Un monstre la ravage chaque nuit. Le roi a prévenu ses hôtes : d’autres guerriers, la coupe de bière en main, avaient déjà juré de l’attendre ici. Au matin, on avait trouvé la halle de l’hydromel tachée de sang.

Beowulf, venu de l’autre côté de la mer pour délivrer la halle, prend pourtant place à son tour. La reine Wealhtheow, parée d’anneaux, porte la coupe pleine, d’abord au roi, puis à la troupe, enfin à lui. Il reçoit la coupe et jure : il accomplira un exploit, ou il attendra son dernier jour dans cette halle. La reine aime ce discours. Le poème nomme l’hydromel et la bière tour à tour, sans trop distinguer ; ce qui compte, c’est le moment où la coupe arrive et où l’on doit parler.

corne à boire remplie d'hydromel doré sur une longue table en bois éclairée par des torches

Ce que disent les tombes

Les cornes à boire ne sont pas qu’une image de cinéma. Dans la tombe princière celte de Hochdorf, en Allemagne, vers 530 avant notre ère, neuf cornes pendaient à la paroi, et un grand chaudron de bronze attendait non loin : les chercheurs y ont reconnu, d’après ses pollens, les restes d’un hydromel.


Plus à l’ouest, un poème gallois très ancien, le Gododdin, attribué au barde Aneirin et conservé dans un manuscrit du XIIIe siècle, pleure les guerriers de Mynyddog, un seigneur de la région de l’actuelle Édimbourg. Pendant un an, ils ont bu son hydromel à sa table. Puis, vers l’an 600, ils sont partis se battre à Catraeth, un lieu que l’on situe d’ordinaire à Catterick, dans le nord de l’Angleterre ; presque aucun n’est revenu. Le poème répète, d’une strophe à l’autre : Gwŷr a aeth Gatraeth, « des hommes allèrent à Catraeth ». Il dit qu’ils ont payé leur hydromel.

Payé.

De leur vie.

On a confié à l’hydromel ce qu’on avait de plus précieux : la parole qui engage.

Puis on l’a délaissé pour des boissons moins chères.

Pourquoi l’hydromel a perdu la table

À Paris, vers 1393, un mari resté anonyme écrit pour sa jeune épouse un livre de maison, le Ménagier de Paris. Entre deux conseils de ménage, il note la recette du bochet : un miel qu’on fait cuire jusqu’à ce qu’il brunisse, avant de le laisser fermenter dans l’eau. L’hydromel tient encore sa place dans une cuisine parisienne.

Il recule pourtant, et la première raison se trouve dans la ruche : il faut beaucoup de miel pour un peu d’hydromel, et le miel ne se récolte pas comme le grain. Dans nos régions, la bière prend l’avantage quand le houblon, porté par les villes de la Hanse, gagne la Hollande, puis la Flandre et le Brabant, aux XIVe et XVe siècles. Puis le sucre de canne, venu d’outre-mer, entre peu à peu dans les cuisines d’Europe et dispute au miel sa place de douceur. Aucune de ces causes ne suffit seule ; ensemble, elles ont sans doute poussé l’hydromel vers le bord de la table. C’est un chapitre de notre histoire du goût.

Ailleurs, il a tenu bon. En Éthiopie, le tej se boit toujours, parfumé au gesho, un nerprun local dont on utilise les feuilles ou les tiges. En Pologne, le miód pitny a gardé quatre dénominations protégées au niveau européen, classées selon la part de miel et d’eau.

Là-bas, on n’a jamais cessé d’en verser.

C’est chez nous qu’on en a perdu l’habitude.

Du miel au verre

Chez ceux qui en font, l’hydromel commence par du miel délayé dans l’eau, versé dans une dame-jeanne, cette grosse bouteille de verre au col étroit. On coiffe le col d’un barboteur, un petit tube coudé rempli d’eau, et l’on attend. Au bout de quelques jours, il se met à parler : un bloup, puis un autre, à intervalles réguliers. Le miel est pauvre en ce dont les levures ont besoin pour croître ; la fermentation prend donc son temps, des semaines, parfois des mois, avant que l’hydromel repose et s’arrondisse.

dame-jeanne d'hydromel en fermentation avec barboteur, dans une cave voûtée

Le chant du barboteur

Il évacue le gaz de la fermentation sans laisser entrer l’air. Son bloup régulier dit à l’artisan que les levures sont à l’œuvre ; quand il se tait, la fermentation s’achève.


Selon la part de miel et la conduite de la fermentation, l’hydromel peut finir sec et vif, proche d’un vin blanc, ou doux et rond, quand le miel garde la parole. Il peut pétiller, par une seconde fermentation ou un ajout de gaz carbonique, ou s’affiner en fût et prendre des notes de bois et de cire. Sa force va de celle d’un cidre à celle d’un vin de dessert. Un miel clair et floral donne un hydromel délicat ; un miel sombre et puissant, un hydromel plus profond, parfois légèrement amer.

Nous l’aimons sec avec une volaille rôtie ou un fromage de chèvre, doux avec un bleu ou une tarte aux pommes.

L’hydromel ne se presse pas.

Il se laisse écouter.

⁂

Depuis quelques années, l’hydromel revient. Des apiculteurs, des brasseurs et des vignerons s’y remettent, souvent avec le miel de leur région, et certains le houblonnent à la manière des bières, l’amertume venant croiser la douceur.

Nous suivons ce retour avec la curiosité de voisins de métier. À l’atelier, à Fleurus, le miel a un autre emploi : il adoucit et lie les épices et les plantes de la plupart de nos créations à base de vin, comme dans le Mauretum, où il rejoint les mûres, ou dans l’hypocras.

trois verres d'hydromel, du doré pâle à l'ambre, sur une table avec du miel

Une palette d’ambre

La couleur d’un hydromel vient d’abord du miel choisi, plus ou moins clair selon les fleurs butinées, puis de son élevage : le temps et le bois la font glisser du doré pâle vers l’ambre.


L’hydromel avait quitté la table sans bruit.

Il y revient, un bloup après l’autre.

Lever la corne, ce soir

Versez un verre d’hydromel, ou ce que vous aimez boire : le geste est d’aujourd’hui, et chacun l’adapte à sa table. Levez-le d’abord pour ceux qui ne sont pas là. Snorri décrit, dans la saga de Hákon le Bon, des coupes bues aux dieux, puis à la mémoire des proches couchés sous les tertres : le minni. Le mot est l’envers de l’óminni, l’oubli dont le héron du Hávamál menaçait les buveurs : contre l’oiseau qui vole l’esprit, une coupe qui se souvient.

Ce geste a aujourd’hui ses fidèles. Dans le paganisme nordique contemporain, notamment l’Ásatrú, dont la communauté islandaise est fondée en 1972 et reconnue l’année suivante, le sumbel fait circuler une corne en plusieurs tournées : on y boit aux dieux, aux ancêtres et aux héros, puis on y prononce des vœux. Son nom reprend le sumbl du Hávamál. Ses pratiquants l’ont recomposé à partir des années 1980, en relisant Beowulf et les sagas ; la forme est jeune, et bien vivante. Le Grimoire a suivi d’autres cercles de ce genre, du banquet grec où l’on boit pour parler aux verres qui marquent un passage.

Puis faites tourner la parole. Que chaque convive dise un vers, un seul, même boiteux, même sans rime : la jeune fille d’Egtved n’a laissé aucun mot, vous pouvez bien en laisser un. À l’atelier, les nôtres sortent tout droit de la part des rimailleurs, et nous la revendiquons sans rougir.

Au dernier tour, qui le veut engage une parole : une seule promesse, petite et tenable, dite à voix haute devant la tablée.

Personne ne vous demandera de tenir la halle jusqu’au matin.

Et si ton vers boite, lève quand même ton verre : Odin a fait pire.

Sources principales

Les citations de Snorri, du Hávamál, de Beowulf et du Gododdin sont données ici en traduction de travail, à rapprocher des traductions de référence citées ci-dessous ; la date de composition du Gododdin reste discutée, entre le VIIe et le Xe siècle, et l’identification de Catraeth à Catterick, la plus courante, n’est pas certaine. La composition du seau d’Egtved repose sur l’analyse de son dépôt : la part de miel est déduite des pollens. Heywood emploie l’expression « lune de miel » sans l’expliquer ; l’image de la lune qui décroît est postérieure. Les causes du déclin de l’hydromel sont des tendances documentées pour la bière et le sucre ; leur lien direct avec l’hydromel relève de l’interprétation. La forme du sumbel contemporain est une reconstruction moderne. Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.

  • Snorri Sturluson, L’Edda. Récits de mythologie nordique, trad. François-Xavier Dillmann, Gallimard, 1991 ; éd. Anthony Faulkes, Skáldskaparmál, Viking Society for Northern Research, 1998.
  • Snorri Sturluson, Heimskringla, Hákonar saga góða, chap. 14 (le minni).
  • L’Edda poétique, trad. Régis Boyer, Fayard, 1992 (Hávamál).
  • Beowulf, trad. André Crépin, Le Livre de Poche, « Lettres gothiques », 2007 ; éd. Klaeber, 4e éd., University of Toronto Press, 2008.
  • Kenneth H. Jackson, The Gododdin: The Oldest Scottish Poem, Edinburgh University Press, 1969.
  • Paul C. Bauschatz, The Well and the Tree, University of Massachusetts Press, 1982.
  • Nationalmuseet, Copenhague, notice « Egtvedpigen ».
  • Keltenmuseum Hochdorf (tombe princière, chaudron et cornes).
  • Patrick E. McGovern et al., « Fermented beverages of pre- and proto-historic China », PNAS, 2004 ; P. E. McGovern, Uncorking the Past, University of California Press, 2009.
  • Richard W. Unger, Beer in the Middle Ages and the Renaissance, University of Pennsylvania Press, 2004.
  • Sidney W. Mintz, Sweetness and Power, Viking, 1985.
  • Le Mesnagier de Paris, texte établi par Georgina E. Brereton et Janet M. Ferrier, trad. Karin Ueltschi, Le Livre de Poche, « Lettres gothiques », 1994.
  • Oxford English Dictionary, entrée « honeymoon » (Heywood, 1546).
  • Voltaire, Zadig ou la Destinée, chapitre III, « Le chien et le cheval ».
  • ATILF, Dictionnaire du moyen français, entrée « piment » ; Trésor de la langue française informatisé, entrée « piment », sens historique.
  • Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XIV.
  • Columelle, De re rustica, livre XII.


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