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Le café populaire belge : une histoire de zinc, de bière et de gens

16 mai 2025 par
Olivier Van Bunderen


comptoir en zinc d'un vieux café belge avec verres de bière et lumière dorée

Le zinc du comptoir

Ce métal se travaille sans peine, ne craint pas l'eau et se nettoie d'un coup de torchon. Son nom a fini par désigner le comptoir lui-même : on dit « au zinc » même devant un comptoir d'étain.


Poussez la porte. Fermez les yeux. D'abord le choc mat des verres sur le zinc, le sifflement du percolateur, les cartes qui claquent sur la table. Puis l'odeur : la bière, le café, le bois ciré. En Belgique, chacun a « son » café, ou en a eu un. Ce possessif-là ne s'achète pas au comptoir. Il se gagne, et il a son histoire.

L'essentiel à retenir

  • Pourquoi dit-on « mon » café ? Parce qu'on y est connu avant d'avoir commandé. Le patron sait ce que vous prenez, garde votre place et note sur l'ardoise ce que vous paierez plus tard.
  • Pourquoi la bière règne-t-elle au comptoir belge ? Pendant soixante-quatre ans, une loi a interdit de servir des alcools forts au café. On y voit souvent l'une des raisons du règne de la bière, mais l'idée est débattue.
  • D'où vient le mot estaminet ? Du wallon staminê. Le mot désigne le café populaire, en Belgique comme dans le nord de la France.
  • Les cafés populaires disparaissent-ils ? Beaucoup ont fermé, entre la fin de la cigarette au comptoir et les confinements de 2020. D'autres se rallument, quand quelqu'un se décide à reprendre le zinc.

« Au café, des inconnus deviennent des voisins. »

Le Grimoire de L'Alchymiste

Comme d'habitude

Un habitué pousse la porte. Il dit bonjour à tous, pas seulement au patron. Il s'assoit à sa place, celle que personne ne lui dispute, et ouvre le journal d'un autre, sans jamais le lui prendre. Il n'a rien commandé. Le verre arrive quand même.

« Comme d'habitude. »

La scène se joue à sept heures du matin dans un café, à six heures du soir dans le suivant, et aucun ne l'affiche au mur. En Belgique, on dit « mon » café parce qu'on y est connu avant d'avoir commandé. Au café, des inconnus deviennent des voisins, puis, un jour, des habitués. On repart d'un geste de la main, sans adieu.

Puisqu'on revient demain.

Cette histoire-là commence au pied des charbonnages.

Des tavernes aux estaminets

Fin de poste, au XIXe siècle, quelque part dans le Hainaut. On peut se figurer la salle basse, le poêle qui ronfle, la table commune où l'on se serre sans rien demander. À cette époque, l'estaminet, le café populaire, se multiplie autour des charbonnages et des usines, et l'on y vient après le travail.

intérieur d'un estaminet ouvrier ancien, tables en bois, poêle et cartes à jouer

Après le poste

Image d'évocation. Regardez la chaise la plus proche du poêle : dans un café, chaque chaise finit par avoir son habitué.


Le lieu est plus ancien que le mot café. Au Moyen Âge déjà, la bière compte parmi les aliments du quotidien, et l'on boit à la taverne. Aucune ligne droite ne relie pourtant cette taverne au café d'aujourd'hui : c'est l'industrie qui fait de l'estaminet la salle commune des ouvriers.

Le patron y fait souvent crédit. Dans le Hainaut, on y boit la grisette, une bière légère que la tradition associe aux mineurs.

L'estaminet est aussi l'endroit où l'on parle. Les sociétés ouvrières se réunissent dans l'arrière-salle. Puis le mouvement ouvrier bâtit ses propres maisons, les Maisons du Peuple, coopératives qui ont souvent leur café. Celle de Bruxelles, dessinée par l'architecte Victor Horta, ouvre en 1899. Elle sera démolie en 1965.

Soixante-quatre ans sans genièvre

Demandez un genièvre au comptoir d'un café belge en 1950 : officiellement, on ne peut pas vous le servir. La loi du 29 août 1919, dite loi Vandervelde, interdit de vendre, d'offrir ou de consommer sur place des boissons spiritueuses dans tous les lieux accessibles au public. Celui qui veut son genièvre, ou son pèkèt, comme on dit en wallon, doit l'acheter pour la maison. La règle tient jusqu'à la fin de 1983.

Elle porte le nom d'Émile Vandervelde, chef du Parti ouvrier belge, ministre de la Justice et militant antialcoolique de longue date. Le genièvre n'a pas disparu pour autant : il a déménagé. Il est rentré à la maison.

Par deux litres, au minimum.

Au comptoir restent la bière, le vin et les apéritifs à base de vin, du moins officiellement. On voit souvent dans cette loi l'une des raisons pour lesquelles la bière règne encore sur le zinc belge. L'idée se discute. On prête aussi à la loi Vandervelde la naissance des bières fortes, ce que conteste l'historien de la bière Roel Mulder. L'histoire de cette loi se lit dans notre article sur l'histoire du goût.

Le zinc change d'accent

Le café belge prend la couleur de sa ville. À Ostende, on mange des crevettes grises au comptoir, face à la mer. À Gand ou à Bruges, le bruin café, le café brun, parle bas entre ses boiseries sombres.

Après la guerre, c'est la langue du zinc qui change. Le 23 juin 1946, la Belgique et l'Italie signent un protocole que l'on peut résumer en une ligne : des hommes pour les charbonnages belges, du charbon pour l'Italie. Autour de Charleroi, à deux pas de Fleurus, les familles italiennes arrivent dans les cités minières, et des cafés italiens s'ouvrent avec elles. D'autres accents suivront, du Maroc et de Turquie après les accords de 1964. Au comptoir, on trinque désormais en plusieurs langues.

Et puis il y a les cafés des villes étudiantes. J'en ai connu plusieurs, à Namur.

Bleu troquet

J'ai fait mes études à Namur, il y a longtemps. J'étais « bleu », c'est-à-dire étudiant de première année dans le folklore étudiant, et même « bleu troquet », du nom de notre café : intronisé sans pompe ni parchemin, avec de la mousse et des rituels. On ne choisissait pas son fief : il nous était transmis. Le Troquet, ce café de rien, devenait tout : une famille improvisée. On y apprenait les codes : trinquer d'abord, chanter faux ensuite, encaisser surtout.

La nuit namuroise avait sa géographie, et tout le monde la connaissait sur le bout des doigts. La Fontaine fermait la première, comme un appel discret à la raison. Venait ensuite Le Troquet, cœur de la tribu. Puis le Petit Bittu, forteresse des derniers éveillés. Pour les plus endurants restait le Fleur de Lys, port d'arrivée à l'heure où le ciel palpite. Il arrivait qu'on suive un barman, son service fini, jusqu'au comptoir d'un confrère encore ouvert.

« On ne choisissait pas son fief : il nous était transmis. »

Souvenir de Namur

Il y avait aussi le parrainage. Pour être adopté par un parrain ou une marraine parmi les anciens, et partager avec eux les guindailles, les fêtes étudiantes, il fallait « se vendre » : un geste, un mot, une chanson. Pour moi, ce fut Jacques Brel, que l'on connaît par cœur, même faux. Quand on n'a que l'amour, transformé en ode liquoreuse, commençait par : « Quand on n'a que la bière… » C'était maladroit, tremblé, mais sincère.

Ce soir-là, j'ai été adopté. Ma voix n'y était pour rien : dans ce chant un peu faux, on s'est tous reconnus. J'ai eu plus d'un parrain, plus d'une marraine, d'un soir ou pour la vie. C'était une tribu éphémère, un rite de passage. On ne buvait pas que des verres : on buvait l'appartenance.

Mais c'est au Bittu que tout se scellait. Quand le patron lançait les premières notes d'Amsterdam, de Brel, un silence tombait, puis un souffle collectif. C'était l'hymne, le signal du dernier verre. Une gorgée levée en cadence, une larme parfois.

Et un clin d'œil à demain.

Le tenancier, l'ardoise et la rawette

Les nuits de Namur avaient leur patron et sa chanson. Le café de quartier, le jour, tenait d'autres registres. Bien avant les écrans, c'est là que les nouvelles faisaient le tour de la rue. Le seul téléphone du coin s'y trouvait souvent. On y lisait le journal du matin, celui du voisin de préférence. Au mur, le tableau d'affichage tenait la chronique du quartier : une petite annonce, un avis de décès, un chat perdu. Bien des sociétés y avaient leur local, la fanfare comme le club de football, les colombophiles comme les joueurs de cartes.

Derrière le comptoir, il y avait l'ardoise. Le patron y notait ce que l'on paierait plus tard, sans autre garantie qu'un prénom. La rawette, ce petit supplément qu'on ajoute sans le compter, disait la même chose dans une autre langue : ici, on vous connaît.

La bière n'arrivait pas toujours seule. Quelques dés de fromage, une pincée de sel de céleri : l'usage est bien belge. La tasse de café, elle, arrivait avec un spéculoos.

dés de fromage au sel de céleri et verre de bière sur une table de café

Une pincée de céleri

Le sel se jette du bout des doigts, en nuage, sur le fromage. L'usage passe de comptoir en comptoir ; son origine, elle, reste inconnue.


Le café accompagne aussi les adieux. Après un enterrement, on se retrouve encore souvent au café, autour d'une tasse, d'une part de tarte, d'un pistolet garni, ce petit pain rond et croustillant. En Flandre, ce moment a un nom : la koffietafel, la table du café. En Wallonie, on dit simplement qu'on se retrouve au café.

Et puis il y avait le tenancier, ou la tenancière. Il connaissait les prénoms et les habitudes. On lui confiait les petits secrets, les dettes, les rêves qu'on n'avait dits à personne. Il écoutait, parfois répondait. Souvent, il servait juste un verre en plus.

C'était assez.

Au zinc, on joue et on chante

Le soir, le café se fait salle de jeux. Les cartes claquent sur la table : couyon du côté liégeois, belote, whist. Côté flamand, on lance le vogelpik, les fléchettes sur cible de bois.

Le billard occupe l'arrière-salle, avec ses habitués et ses silences. Plus d'un club de balle pelote, le jeu de balle wallon, avait son siège au café : on y refaisait la partie après la partie.

cartes, dés et cible de fléchettes dans un café belge

Cartes, dés, cible

Le jeu est le même partout ; la règle, elle, change d'un village à l'autre. Demandez-la avant de jouer.


On y chante aussi. Brel a laissé au pays des titres qu'on reprend au comptoir, d'Amsterdam à Bruxelles. Le Grand Jojo, roi belge des refrains de fête, a signé des airs que toute une salle entonne en chœur.

Les poètes avaient leur comptoir, eux aussi. À Bruxelles, rue des Alexiens, Geert van Bruaene tenait, à partir du milieu des années 1940, la Fleur en papier doré, où se retrouvaient les surréalistes bruxellois. Mes propres souvenirs de café ont plutôt l'air d'une chanson et d'un poème.

Un air belge à Cologne

Je me souviendrai toujours de ce jour d'anniversaire, il y a bien des années. J'étais jeune, je vivais en Allemagne, et avec mon grand frère, nous étions allés goûter à l'effervescence du carnaval de Cologne. Au détour d'une rue animée, nous sommes entrés dans un café typiquement allemand. Et là, un air familier : Jules César, de notre Grand Jojo national. Si loin de chez moi, une vague de fierté belge m'a submergé. C'était un petit bout de Belgique qui avait fait la route jusque-là, porté par la musique d'un café étranger.

Une poésie à l'étage

Je me souviens aussi de Charleroi. J'avais à peine quinze ans quand j'ai découvert un café-théâtre de la ville. À l'étage, dans une salle discrète, se tenaient des rendez-vous poétiques. Un auteur invité venait lire des poèmes, les siens, parfois ceux des autres, d'une voix simple, presque nue, qui portait plus loin que bien des micros. Il y avait là quelques jeunes, mais surtout des adultes attentifs, des habitués silencieux, des lecteurs fidèles. Et moi, adolescent affamé de mots, et déjà buveur de bière, ne nous mentons pas. Une autre époque, d'autres mœurs. C'est peut-être là, sans le savoir, que j'ai compris que le zinc aussi avait droit à ses vers.

⁂

Au comptoir, les mots aussi se transmettent. En voici quelques-uns, pour qui pousserait la porte en venant d'ailleurs.

Lever un dernier verre

L'histoire du café populaire est aussi celle de ses volets baissés. Le 1er juillet 2011, la cigarette quitte la salle des cafés. En 2020, les salles se vident, deux fois, et certains comptoirs ne se rallument pas.

Quand un café ferme, on perd un endroit où l'on vous faisait crédit, sur l'ardoise et sur parole.

Ici et là, pourtant, quelqu'un reprend une vieille salle et rallume le zinc.

Le crédit renaît chaque fois qu'une ardoise retrouve son clou.

façade d'un café de coin de rue éclairée un soir de pluie

Une vitrine allumée

Un soir de drache, la vitrine du café reste éclairée au coin de la rue. Le quartier s'y repère de loin, comme à un phare.


Alors ce soir, poussez la porte d'un café de quartier, battante de préférence. Dites bonjour à tous en entrant, pas seulement au patron. Asseyez-vous et écoutez : le cliquetis des cuillères, les cartes, le rire qui part d'une table. Revenez demain, puis le jour d'après. Un jour, sans que vous ayez rien demandé, on vous servira « comme d'habitude ».

Ce jour-là, tu diras « mon » café.

Sources principales

La loi Vandervelde est présentée dans les mêmes termes que dans notre article sur l'histoire du goût. Son lien avec le règne de la bière reste une hypothèse débattue : l'historien Roel Mulder conteste notamment qu'elle ait créé les bières fortes. L'association de la grisette aux mineurs relève de la tradition, sans première trace datée connue. La fondation du Parti ouvrier belge au Cygne suit l'histoire classique du mouvement ouvrier. Les souvenirs de Namur, de Cologne et de Charleroi sont ceux de l'auteur. Les illustrations de cet article sont des images d'évocation créées pour l'occasion.

  • Loi du 29 août 1919 sur le régime de l'alcool, Moniteur belge ; loi du 28 décembre 1983 sur la patente pour le débit de boissons spiritueuses.
  • Roel Mulder, Lost Beers (site), sur la loi Vandervelde et les bières belges.
  • Richard W. Unger, Beer in the Middle Ages and the Renaissance, University of Pennsylvania Press, 2004.
  • Janet Polasky, The Democratic Socialism of Emile Vandervelde, 1995.
  • Anne Morelli (dir.), Histoire des étrangers et de l'immigration en Belgique, 1992.
  • Trésor de la langue française informatisé (ATILF-CNRS), entrées « estaminet » et « zinc » ; Jean Haust, Dictionnaire liégeois, 1933.
  • Michel Francard, Dictionnaire des belgicismes, De Boeck-Duculot.


Le genièvre qu'on ne servait pas : une histoire du goût, de l'alambic au comptoir