Se rendre au contenu

À Fleurus, le carnaval attend Pâques : histoire d'une fête qui sait finir

3 mars 2025 par
Olivier Van Bunderen


Les tambours battent, des sabots claquent sur les pavés, et une orange vous arrive dans la main : nous sommes à Fleurus, le lundi de Pâques, l'après-midi. La plupart des carnavals se taisent avant le Carême, ou en son milieu ; celui-ci attend qu'il soit passé. Pourquoi une fête faite pour finir avant le jeûne se danse-t-elle encore après lui, et que faire, chez soi, de ces jours où le monde marche à l'envers ?

L'essentiel à retenir

D'où vient le mot carnaval ? De l'italien carnevale, issu du latin médiéval carnelevare, « ôter la viande » : la fête annonce le Carême et ses jours sans viande. Le joli carne vale, « adieu, viande », est une étymologie populaire.

Pourquoi « Mardi gras » ? C'est le dernier jour où l'on mangeait gras avant le Carême, qui s'ouvre le lendemain avec le mercredi des Cendres. Sa date change chaque année, avec celle de Pâques.

Le carnaval descend-il des Saturnales romaines ? Il leur ressemble, avec ses masques et ses rôles inversés, mais aucune filiation n'est démontrée : le carnaval médiéval naît du calendrier chrétien.

Quand a lieu la Cavalcade de Fleurus ? Le week-end de Pâques. Le dimanche, cortège et rondeau, la grande ronde des Gilles, ces danseurs en sabots qui lancent des oranges. Le lundi après-midi, les Gilles ressortent pour l'ultime offrande des oranges, jusqu'à la « mort du Gille » qui clôt la fête.

masques de carnaval, confettis et rubans sur une table en bois, lumière chaude

Masques au repos

Hors du cortège, un masque n'est qu'un objet posé sur une table, entre deux rubans. Il attend son jour, et le visage qui le portera.


L'enquête

Une orange pour Pâques

L'orange vient d'un Gille. Les Gilles sont les grandes figures des carnavals du Hainaut : des danseurs en sabots qui avancent au rythme des tambours et lancent des oranges à la foule. On ne demande pas l'orange d'un Gille. On tend la main, et elle arrive.

À Fleurus, elle arrive à un drôle de moment. Le plus souvent, le carnaval est une affaire de sortie d'hiver : il danse dans les semaines qui suivent Imbolc, la fête de début février qui salue les premières lueurs, culmine le Mardi gras et se tait le lendemain, quand s'ouvre le Carême. La Cavalcade de Fleurus, elle, prend la ville le week-end de Pâques, quand ce même Carême vient de finir. Notre atelier est à Fleurus : ce carnaval-là, nous le racontons depuis chez nous.

À Fleurus, le carnaval attend Pâques.

Pour qui l'a vécu, le carnaval ne se regarde pas depuis le trottoir : on y entre, au pas des tambours. Encore faut-il savoir dans quoi l'on entre. Une fête faite pour mourir avant le jeûne, qui danse après lui : pour comprendre ce tour de passe-passe, il faut remonter à une vieille querelle de cuisine, celle qui a donné au carnaval sa date et sa fin.

Le récit

Charnage contre Carême

Le Moyen Âge a donné au carnaval un adversaire à sa mesure. Au XIIIe siècle, un poème français, la Bataille de Caresme et de Charnage, fait de Carême et de Charnage (le vieux nom du temps où l'on mange de la viande) deux barons qui se font la guerre avec des armées de mets. Au siècle suivant, en Castille, un prêtre poète, l'archiprêtre de Hita, reprend la querelle dans son Libro de buen amor et lui donne une fin qui change tout. La voici, telle qu'il la raconte, à grands traits.

Tout commence par un défi. Doña Cuaresma, dame Carême, maigre et sévère, fait porter une lettre à Don Carnal : elle viendra lui faire la guerre.

Don Carnal, seigneur Charnel, gros et ventru, ne recule pas. Il lève son armée dans les cuisines, tout ce qui rôtit et tout ce qui dort au saloir. En face, la dame aligne des troupes maigres, montées de la mer et des rivières.

La bataille tourne mal pour le gros seigneur. Don Carnal est pris, enfermé, mis à la pénitence. On le croit fini.

On se trompe. Un jour, Don Carnal s'échappe. Et quand revient Pâques, il rentre en vainqueur, avec tout son monde, pendant que dame Carême plie bagage.

Personne n'a gagné pour de bon.

Chacun a eu son temps.

⁂

Le conte dit, mieux qu'un traité, ce que le calendrier organise : Carnaval et Carême ne sont pas des ennemis, ce sont des associés. En 1559, Pieter Bruegel l'Ancien, peintre des anciens Pays-Bas, les a réunis sur une place de village, entre une auberge et une église. Carnaval, bedonnant, à califourchon sur un tonneau, pointe une broche chargée de viande. Carême, efflanqué, une ruche sur la tête, lui oppose une pelle de boulanger où reposent deux harengs. Le tableau est aujourd'hui à Vienne, et il ne dit pas qui gagne.

Il n'en a pas besoin.

Le partage entre Carnaval et Carême a une date. Dans le calendrier chrétien, le Carême s'ouvre le mercredi des Cendres et compte quarante jours, dimanches exceptés, jusqu'aux portes de Pâques. Pendant des siècles, il impose le jeûne et l'abstinence : pas de viande, souvent ni œufs ni laitages. Comme Pâques se règle sur la lune et change de date chaque année, tout le reste glisse avec elle, et Mardi gras, la veille du mercredi des Cendres, aussi.

Le mot lui-même porte la consigne : en latin médiéval, carnelevare, c'est « ôter la viande ».

Les jours qui précèdent deviennent ceux du garde-manger qu'on vide. Les œufs ne se garderaient pas quarante jours, le beurre non plus : ils finissent dans la pâte, et la pâte dans la graisse chaude. On peut se figurer les tables couvertes de beignets, les doigts luisants de friture, et les coupes qu'on lève une dernière fois avant le jeûne.

beignets dorés saupoudrés de sucre dans un plat ancien sur une table de cuisine

Le sucre sur les doigts

À Venise, les beignets de carnaval, les frittelle, étaient l'affaire d'une corporation de marchands à part entière. Le plat le plus simple de la fête avait ses professionnels.


Demain, la cendre ; ce soir, la friture.

Le Carême attendra mercredi.

L'enquête

Cousines plutôt qu'ancêtres

On aime faire remonter le carnaval plus haut que le Moyen Âge, jusqu'à Rome. En décembre, à partir du 17, les Saturnales y suspendaient l'ordre habituel : on festoyait, on échangeait des cadeaux, et l'écrivain latin Macrobe raconte ces jours où les esclaves partageaient la table de leurs maîtres, et y passaient même les premiers.

La légende s'écrit alors toute seule. Elle raconte qu'un fil court sans se rompre des banquets romains aux cortèges wallons, et que nos rois pour rire sont les petits-fils du dieu Saturne. Le fil casse pourtant : entre la fin de l'Empire et les carnavals médiévaux, aucun document ne fait le pont. La filiation est une légende, mais le sens est vrai : partout où l'on a renversé l'ordre pour quelques jours, on a dit la même chose. Les Saturnales sont des cousines du carnaval plutôt que ses ancêtres.

Un cousinage plus proche se trouve dans les cathédrales. Dans certaines d'entre elles, entre Noël et l'Épiphanie, la fête des fous confiait pour un jour au bas clergé les fonctions de ses supérieurs, et l'on y élisait un évêque des fous. On y a longtemps vu une parodie des offices. Dans Sacred Folly (2011), l'historien Max Harris y lit plutôt une fête liturgique à part entière, jouée à l'envers, que ses adversaires ont noircie pour mieux l'abattre. Condamnée à plusieurs reprises, elle finit par disparaître. Le carnaval, lui, résiste.

Ces adversaires ont laissé un texte savoureux. En 1445, la Faculté de théologie de Paris condamne la fête et rapporte, pour le réfuter, l'argument de ses défenseurs : la folie serait notre seconde nature, et il faudrait qu'elle s'écoule au moins une fois l'an, comme on ouvre de temps en temps la bonde des tonneaux de vin pour qu'ils ne crèvent pas. Quiconque a vu un tonneau travailler comprend l'image. On n'ouvre pas la bonde pour vider le fût.

On l'ouvre pour qu'il tienne.

C'est la lecture de la « soupape », que les historiens discutent encore : le carnaval tolérerait l'excès parce qu'il en fixe les limites. Au XXe siècle, le critique russe Mikhaïl Bakhtine a défendu une vue plus large : le carnaval, écrit-il en substance, ne connaît pas de rampe entre acteurs et spectateurs. Le débat reste ouvert, et la fête n'a jamais attendu sa conclusion.

Venise a donné au carnaval son visage le plus célèbre. À l'époque moderne, la saison des masques s'y ouvre à la Saint-Étienne, le 26 décembre, et court jusqu'au Mardi gras. La bauta est un masque blanc au menton saillant, qui permet de boire sans se découvrir. Sous la bauta et la cape qui l'accompagne, on imagine le patricien et le batelier qui se croisent sans se reconnaître.

masque vénitien doré posé sur un velours sombre près d'une bougie

Plus jeune qu'on ne croit

Ce masque doré est d'aujourd'hui ; la bauta d'autrefois était blanche. Le grand carnaval de Venise s'éteint avec la République, en 1797, et ne renaît qu'à la fin des années 1970 : dans sa forme actuelle, il est plus jeune que la Cavalcade de Fleurus.


Reste une question, que les historiens laissent volontiers à d'autres. Si ces fêtes ne descendent pas les unes des autres, pourquoi se ressemblent-elles tant ?

Les traditions

Le monde à l'envers, une grammaire

Peut-être parce que le masque, le fou et le monde renversé forment une grammaire que chaque époque réapprend. Ceux qui pensent les rites, savants, mages ou pratiquants, ont appris à la lire, avec leurs propres mots. Ces lectures ont des âges très différents, de Virgile aux pratiquants d'aujourd'hui ; aucune ne fait du carnaval un rite antique, et chacun est libre de s'en servir ou non.

La première règle de cette grammaire est la borne. L'ethnologue Arnold van Gennep a décrit en 1909, dans Les Rites de passage, ces moments de marge où l'on a quitté un état sans être encore entré dans le suivant : ce qui en fait un rite, c'est qu'on en sort. En 1969, l'anthropologue Victor Turner a nommé communitas le lien sans rang qui naît dans cette marge : c'est la foule d'un cortège, où l'on trinque avec qui est là.

« Sous le masque, plus personne n'a de rang. »

Saturne lui-même entre dans cette grammaire. Dans l'Énéide, Virgile raconte comment le vieux dieu, chassé du ciel, trouva refuge dans le Latium et y fit régner un âge d'or de paix. Les Saturnales rejouaient cet âge quelques jours par an.

Le masque, ensuite. Les Athéniens figuraient parfois Dionysos, dieu du vin et du théâtre, par un masque suspendu à un pilier. Le masque y est une porte plutôt qu'une cachette. Le psychiatre Carl Gustav Jung a, lui, appelé persona, du nom latin du masque de théâtre, le visage social que chacun porte au quotidien. Au carnaval, on ôte ce masque-là en en mettant un autre. Sous le masque, plus personne n'a de rang.

Le fou, enfin, a sa carte. Dans le tarot, le Mat est le seul arcane majeur sans numéro fixe : il marche à côté de l'ordre au lieu d'y prendre rang. À la fin du XIXe siècle, l'ordre hermétique de la Golden Dawn lui attribue Aleph, la première lettre de l'alphabet hébreu, et l'élément Air : la carte d'avant le commencement. Ce qui précède tout ordre, le carnaval l'ouvre chaque année.

Les alchimistes, eux, ont un nom pour ce que fait la fête. Chez eux, Saturne désigne le plomb, la matière lourde par laquelle commence le Grand Œuvre, la longue transformation qu'ils poursuivent. Dissoudre et coaguler sont deux opérations que l'alchimie latine pense depuis le Moyen Âge, et dont un mage du XIXe siècle, Éliphas Lévi, a fait une devise : solve et coagula, « dissous, puis coagule ». Le carnaval dissout l'ordre ; le mercredi des Cendres le recoagule.

À l'atelier, nous connaissons ce mouvement sous un nom plus modeste. Une macération ne vaut que par le moment où l'on décide de l'arrêter : avant, la plante se défait lentement dans l'alcool ; après, il faut filtrer, puis laisser reposer. On peut prolonger une macération.

On ne se passe jamais de sa fin.

Trois objets portent cette grammaire, et vous les avez déjà croisés. L'orange, d'abord : un soleil d'hiver qu'on se passe de main en main. Le masque, ensuite, qu'on met pour un jour et qu'on ôte le soir. La cendre, enfin, ce qui reste quand le feu a fini : le mercredi, le prêtre l'impose sur le front avec une parole de la Genèse, « Souviens-toi que tu es poussière », et, dans la liturgie catholique, elle provient des rameaux bénits l'année précédente. Les alchimistes savaient tirer des cendres un sel fixe : ce qui reste en dernier est aussi ce qui tient.

Le carnaval n'est pas un sabbat, l'une des fêtes de la Roue de l'année que suivent les pratiquants d'aujourd'hui, et aucun des auteurs fondateurs de la Wicca ne l'y a rangé. Son Mardi gras tombe pourtant toujours dans l'arc qui va d'Imbolc à l'équinoxe de printemps, ce temps de purification et de premier frémissement que marque la Roue. Celui qui célèbre Imbolc et danse au carnaval y reconnaîtra un langage familier : on laisse partir, puis on attend que la lumière revienne.

Ces lectures donnent des clés. Les portes, elles, sont en Hainaut.

L'enquête

Binche, et la Belgique des carnavals

Retour à l'histoire, et à quelques dizaines de kilomètres de Fleurus. La ville de Binche danse le Mardi gras, et son carnaval, reconnu par l'UNESCO en 2003, est devenu le modèle du genre.

La journée commence avant le jour. Le matin du Mardi gras, les Gilles sont « ramassés » de maison en maison au son du tambour, et chez beaucoup, la tradition veut qu'on attaque la journée aux huîtres et au champagne. Puis ils dansent en sabots, la ceinture chargée de grelots qu'on appelle l'apertintaille, le dos et la poitrine bombés de paille, le visage caché sous un masque de cire aux lunettes vertes, une botte de baguettes à la main, le ramon. Des folkloristes du XXe siècle ont vu dans ce piétinement une manière de réveiller la terre ; c'est leur lecture, et les sources ne la prêtent pas aux Gilles eux-mêmes.

L'après-midi, les Gilles reviennent coiffés d'immenses chapeaux de plumes d'autruche, et les oranges volent : un geste que l'on reçoit comme un cadeau, jamais comme un projectile.

Ces plumes ont leur légende. On raconte qu'en août 1549, Marie de Hongrie, sœur de Charles Quint et gouvernante des Pays-Bas, reçut à Binche l'empereur et son fils, le futur Philippe II, avec des fêtes somptueuses. On y aurait célébré la conquête du Pérou, et des danseurs y auraient paru déguisés en Incas, coiffés de plumes : les Gilles en seraient les héritiers. Les fêtes de 1549 sont bien réelles, et on les appelle encore le « Triomphe de Binche ». Les Incas, eux, ne sont dans aucune source. Le costume du Gille n'apparaît qu'au XIXe siècle, le chapeau de plumes plus tard encore, et les historiens du carnaval, dont ceux du musée que Samuel Glotz fonda à Binche en 1975, tiennent ce lien pour une légende. Elle dit pourtant une chose vraie : une ville aime se raconter qu'elle danse pour un empereur.

La Belgique ne s'arrête pas à Binche. Certaines villes dansent avant le Carême, d'autres attendent le Laetare, le quatrième dimanche du Carême, un carnaval de mi-chemin qui accorde une respiration au cœur des quarante jours.

Chaque ville a choisi son moment.

Fleurus, elle, a attendu.

La Cavalcade de Fleurus, du Carême à Pâques

Fleurus fait partie des villes du Hainaut qui dansent après le Carême. Le mot cavalcade vient de l'italien cavalcata, la chevauchée, et désigne au XIXe siècle un grand cortège costumé. La Cavalcade de Fleurus a pris son temps pour trouver sa date. Ses débuts eux-mêmes restent flous.

Le premier à les dater est un poète. Henri Pétrez, qui écrivait des fables en wallon et les signait « Baron d'Fleûru », fait naître la Cavalcade « dèviès 1880 », vers 1880, sans plus de précision. Un mot de wallon et une date, et la ville en a fait son acte de naissance : c'est cette date qu'elle a retenue pour compter ses anniversaires.

« L'orange d'un Gille ne se refuse pas. »

Le premier cortège qu'on puisse suivre à la trace est plus tardif, et il a de quoi faire sourire. Son programme, retrouvé par l'historien local Charles Mathieu, annonce une sortie le 20 mars 1892. Cette année-là, Pâques tombe le 17 avril. La Cavalcade sort donc une semaine avant le Laetare, au beau milieu des jours maigres.

En plein Carême, oui.

Charles Mathieu, qui a retracé l'histoire de la Cavalcade, y voit moins une affaire de théologie qu'une affaire de commerce : il s'agissait d'attirer les habitants des villages voisins et de faire vivre les boutiques de la ville. Le Saint-Esprit n'y était pour rien ; le tiroir-caisse, peut-être.

Dès 1905, on retrouve la Cavalcade à Pâques, au moment même où le conte castillan faisait rentrer Don Carnal en vainqueur. C'est là qu'elle danse aujourd'hui, toujours après l'équinoxe que les pratiquants fêtent sous le nom d'Ostara. La commune se met bientôt à la soutenir, un comité récompense les plus beaux groupes, et des Gilles venus de Carnières, dans le Hainaut, y décrochent un jour un premier prix. Le Carême, lui, n'a pas perdu un seul de ses quarante jours.

Aujourd'hui, la Cavalcade appartient d'abord aux Fleurusiens : à leurs sociétés de Gilles et, depuis 1994, aux Paysans Bernardins, nés quand quelques femmes de la ville, les « Bernardines », ont voulu prendre part à la fête. Des groupes venus d'ailleurs les rejoignent depuis le milieu du XXe siècle, de France d'abord, puis des Pays-Bas, et ces dernières années de bien plus loin.

Le week-end a sa liturgie. Le dimanche, la journée des Gilles commence dès l'aube. L'après-midi, le cortège traverse le centre et s'achève par un rondeau, la grande ronde des Gilles ; le soir, un feu d'artifice. Le lundi après-midi, les Gilles ressortent pour l'ultime offrande des oranges. Les rondeaux tournent jusqu'au soir.

Puis ils s'arrêtent.

Fleurus appelle ce moment la « mort du Gille ». Personne n'y meurt, bien entendu : c'est la Cavalcade qui s'achève.

Si vous êtes à Fleurus ce week-end-là, gardez une main libre : l'orange d'un Gille ne se refuse pas.

panier en osier rempli d'oranges posé sur des pavés couverts de confettis

Un panier d'oranges

Dans les carnavals du Hainaut, le Gille puise ses oranges dans un panier d'osier. Reçue de sa main, l'orange se mange sur place ou se rapporte à la maison.


Voilà donc la réponse à notre question, et elle est moins mystique qu'on l'espérait. Si l'on en croit Charles Mathieu, Fleurus a choisi sa date pour des raisons de boutiquiers, et cette date a voyagé, du cœur du Carême jusqu'à Pâques. La fin, elle, n'a jamais manqué : il y a toujours un dernier rondeau, une dernière orange. On peut déplacer le carnaval dans le calendrier ; on ne lui ôte jamais sa fin.

À Fleurus, le carnaval attend Pâques.

Il n'a jamais oublié de finir.

Les gestes

Cinq gestes pour le monde à l'envers

Versez d'abord à celui qui sert d'habitude. Ce premier geste, comme ceux qui suivent, est un geste d'aujourd'hui, à adapter librement : un toast à l'envers, que nous proposons en écho aux Saturnales. À table, il s'assied et se laisse servir, avec ce que vous aimez boire. On trinque au monde renversé, le choc des verres un peu plus fort que d'habitude, puis chacun reprend sa place pour la suite du repas. Le retour à l'ordre, en miniature. Lever son verre est déjà, en soi, un geste de passage : celui-ci le fait seulement marcher sur les mains.

Le deuxième geste se prépare l'après-midi, aux ciseaux. Un masque de carton, découpé avec les enfants, attend devant chaque assiette. On le porte le temps d'un plat ou d'une chanson, puis tout le monde l'ôte au même moment, et l'on se regarde une seconde sans rien dire avant de trinquer. Ce silence-là est le seuil dont parlent les penseurs du masque.

Le troisième geste sent la graisse chaude. Ouvrez l'armoire, sortez les œufs, le beurre, la farine entamée, et faites des beignets avec ce qui ne se garderait pas : c'est la vieille logique des jours gras. Les doigts collent, le sucre tombe partout. Portez-en une assiette au voisin, avec une rawette en plus, comme au comptoir d'un café populaire.

Le quatrième geste se fait à la bougie. Dans bien des régions d'Europe, le carnaval finissait par un mannequin qu'on jugeait puis qu'on brûlait ; vous n'en avez sans doute pas chez vous, et un papier suffit. Écrivez-y ce que vous ne voulez pas emporter dans la saison qui vient, un mot ou une phrase. Approchez-le de la flamme, au-dessus d'une coupelle, et regardez-le se tordre et noircir. Gardez une pincée de cendre, ou rendez-la au jardin.

Le cinquième geste tient dans une main. Prenez l'orange d'un Gille si vous en avez reçu une, n'importe quelle orange sinon. Épluchez-la à la main, en une seule spirale si vous y arrivez : le parfum envahit la pièce avant le premier quartier. Partagez-la, un quartier par personne à table, et laissez sécher l'écorce sur le radiateur. Un soleil qu'on garde pour soi ne sert pas à grand-chose. Celui-là se partage.

Épilogue

Le banquier en pierrot

Le lundi soir, à Fleurus, la « mort du Gille » a sonné, et la ville rentre dans l'ordre. Partout où l'on fait carnaval, on a croisé pendant quelques jours des reines, des fous et des pierrots, ces personnages tout de blanc hérités de la comédie italienne.

Le banquier devient pierrot, la voisine devient reine, la rue devient scène. Puis tout reprend sa place.

place pavée d'une petite ville belge au crépuscule, couverte de confettis après le cortège

Après le dernier rondeau

Les tambours se sont tus. Sur les pavés, les confettis gardent la trace de la fête un peu plus longtemps qu'elle.


Il en reste une orange sur un buffet.

Ce retour à l'ordre est une transmutation modeste, mais des alchimistes comme nous y reconnaissent leur métier.

Ailleurs, le Carême attendra mercredi.

À Fleurus, c'est le carnaval qui patiente.

Ce soir, sans cortège ni tambour, donnez une fin à votre soirée. Au bout du repas, remettez la table à l'endroit, chaque chose à sa place. Dites à voix haute une seule phrase sur ce que vous gardez de la journée, puis soufflez la bougie.

Le silence qui suit fait partie du geste.

Sources principales

Quelques nuances. L'issue du combat de Carnaval et de Carême varie selon les textes : nous suivons ici le Libro de buen amor, où Carême l'emporte avant que Carnal ne revienne à Pâques. La lettre de la Faculté de théologie de Paris est datée du 12 mars 1444 dans l'ancien style, soit 1445 dans notre calendrier ; l'image des tonneaux y est un argument rapporté pour être condamné. La relecture liturgique de la fête des fous est celle de Max Harris. La date de naissance de la Cavalcade de Fleurus repose sur Henri Pétrez et sur la tradition locale ; le premier cortège documenté est celui de 1892, et l'explication commerciale de sa date est l'hypothèse de Charles Mathieu. Le lien entre les Gilles et les fêtes de 1549 est une légende. La devise solve et coagula est fixée sous cette forme par Éliphas Lévi ; les opérations qu'elle nomme sont bien plus anciennes. Les correspondances ésotériques sont attribuées à leurs auteurs, du XVIIIe au XXe siècle ; la lecture du Mat comme carte d'avant le commencement s'inscrit dans celle du tarot égyptisant ouverte par Antoine Court de Gébelin en 1781.

  • La Bataille de Caresme et de Charnage, poème du XIIIe siècle, éd. Grégoire Lozinski, Paris, Champion, 1933.
  • Juan Ruiz, archiprêtre de Hita, Libro de buen amor, XIVe siècle.
  • Pieter Bruegel l'Ancien, Le Combat de Carnaval et Carême, 1559, Vienne, Kunsthistorisches Museum.
  • Macrobe, Saturnales, I, 7 et I, 24.
  • Faculté de théologie de Paris, lettre sur la fête des fous, 12 mars 1444 (a. st.) ; Max Harris, Sacred Folly: A New History of the Feast of Fools, Cornell University Press, 2011.
  • Mikhaïl Bakhtine, L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Gallimard, 1970.
  • Arnold van Gennep, Les Rites de passage, 1909 ; Manuel de folklore français contemporain, t. I, vol. 3, 1947.
  • Victor Turner, Le Phénomène rituel. Structure et contre-structure, PUF, 1990 (éd. orig. 1969) ; Mircea Eliade, Le Mythe de l'éternel retour, Gallimard, 1949.
  • James George Frazer, The Golden Bough, 3e éd., partie III, « The Dying God », Londres, Macmillan, 1911.
  • Virgile, Énéide, VIII ; Françoise Frontisi-Ducroux, Le Dieu-masque, La Découverte, 1991 ; Walter F. Otto, Dionysos. Le mythe et le culte, Mercure de France, 1969.
  • Antoine Court de Gébelin, Le Monde primitif, t. VIII, 1781 ; Éliphas Lévi, Dogme et rituel de la haute magie, 1854-1856 ; Aleister Crowley, Liber 777, 1909, et The Book of Thoth, 1944.
  • Dom Antoine-Joseph Pernety, Dictionnaire mytho-hermétique, 1758.
  • Ronald Hutton, The Stations of the Sun, Oxford University Press, 1996 ; Claude Gaignebet, Le Carnaval, Payot, 1974 ; Scott Cunningham, Encyclopedia of Magical Herbs, 1985.
  • UNESCO, « Le carnaval de Binche », proclamation de 2003 ; Musée international du Carnaval et du Masque, Binche.
  • Charles Mathieu, étude sur l'histoire de la Cavalcade de Fleurus, 1980 ; Henri Pétrez, « Baron d'Fleûru », textes en wallon ; programme de la Cavalcade, 1892.
  • Les illustrations de cet article sont des images d'évocation créées pour l'occasion.


Ostara : comment un mot noté par un moine est devenu la fête de l'équinoxe