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Mabon, l’enfant qu’on ne retrouvait pas

9 septembre 2026 par
Olivier Van Bunderen


Soir après soir, un merle a usé du bec une enclume de forgeron, jusqu’à n’en pas laisser la grosseur d’une noix. On était venu lui demander où se trouvait Mabon, un enfant gallois enlevé à sa mère, et il n’en savait rien. Aujourd’hui, des païens fêtent l’équinoxe d’automne sous le nom de cet enfant. Comment un prisonnier de conte a-t-il fini par nommer une fête des récoltes ?

Peinture d'évocation : un merle noir perché sur le reste usé d'une enclume, dans une forêt d'automne ; un homme accroupi lui parle, trois voyageurs derrière lui.

Le premier témoin

L’homme accroupi est Gwrhyr, le seul des quatre messagers à comprendre la langue des bêtes. Devant lui, ce qui reste d’une enclume, usée par un bec. Évocation peinte.

L’essentiel à retenir

D’où vient le nom de la fête ? D’un calendrier païen composé en 1974, et d’un souvenir inexact.

Qui est Mabon ? C’est un personnage du conte gallois Culhwch et Olwen, composé vers 1100. Il est enlevé enfant et retenu prisonnier, et on ne le retrouve qu’en interrogeant les bêtes les plus vieilles du monde.

Le nom est-il ancien ? Oui. Il dérive de Maponos, un dieu honoré dans la Grande-Bretagne romaine et en Gaule. La fête, elle, est moderne, et bien vivante.

Que faisait-on autrefois à la fin des moissons ? On la fêtait à table, du moins à Courtrai, où des comptes de 1375 en gardent la trace.

« Personne n’a été plus cruellement traité comme prisonnier que moi […]. »

Mabon fils de Modron, dans Culhwch et Olwen, traduction de Joseph Loth (1913)

Le récit

Le merle et l’enclume

Un homme se tient devant un merle et lui demande s’il sait quelque chose d’un enfant disparu, Mabon fils de Modron. Pour savoir ce qu’il fait là, il faut revenir au début du conte gallois Culhwch et Olwen.

Tout commence par un mariage impossible. Le jeune Culhwch, cousin du roi Arthur, a été frappé d’un sort par sa marâtre : il n’épousera personne d’autre qu’Olwen, la fille du géant Ysbaddaden. Le géant finit par accepter, mais à ses conditions, qui forment une longue liste d’épreuves. L’une d’elles est la chasse au sanglier Twrch Trwyth, pour lui prendre ce qu’il porte entre les oreilles. Cette chasse demande le chien Drudwyn, et pour mener ce chien, un seul veneur convient : Mabon fils de Modron.

Or Mabon a été enlevé la troisième nuit après sa naissance, d’entre sa mère et le mur. Personne ne sait où il est, ni même s’il vit encore. Arthur, qui a promis son aide à son cousin, envoie quatre hommes à sa recherche. Parmi eux, Gwrhyr comprend la langue des oiseaux et des bêtes : c’est l’interprète. Cei, un guerrier d’Arthur, est aussi du voyage.

C’est Gwrhyr qui interroge le merle de Cilgwri, la première étape de leur quête. Le merle répond par un souvenir. Quand il était jeune, il y avait ici une enclume de forgeron. Depuis, elle n’a connu d’autre travail que celui de son bec, chaque soir, et il n’en reste pas la grosseur d’une noix.

De l’enfant, en tout ce temps, il n’a jamais entendu parler.

Il connaît pourtant une race de bêtes formée avant lui, et il propose aux messagers de les y conduire.

⁂

Laissons-le un instant devant son enclume usée. Bien plus tard, l’enfant que l’on cherche a prêté son nom à une fête. Des païens d’aujourd’hui la célèbrent à l’équinoxe d’automne, aux environs du 23 septembre, comme une action de grâces pour les récoltes. Or Mabon, dans son histoire, ne sème ni ne récolte rien.

La fête des récoltes porte le nom d’un prisonnier qui n’a jamais moissonné.

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter ce nom comme un saumon remonte son fleuve : d’abord jusqu’à un calendrier des années 1970, puis bien au-delà.

L’enquête

1974, une case sans nom

Un mythe pour l’équinoxe

La fête de Mabon a un parrain. En 1974, Aidan Kelly, poète californien et cofondateur d’un petit groupe de sorcellerie de la baie de San Francisco, compose un calendrier païen, celui-là même où l’équinoxe de printemps reçoit le nom d’Ostara. Sur la page, des cases restent sans nom païen, dont celle de l’équinoxe d’automne. Rien n’y répond à Yule, la fête du solstice d’hiver, ou à Beltaine, celle du seuil de mai. Ce blanc heurte son sens esthétique, et il décide de baptiser ces cases. C’est lui qui le raconte, dans un récit publié en 2017.

Pour l’équinoxe d’automne, Kelly cherche d’abord un mythe, pas un nom. Il pense aux Mystères d’Éleusis, en Grèce, qui commençaient selon lui à la pleine lune la plus proche de l’équinoxe. Il pense aussi à l’histoire qu’on y célébrait : Coré, que les Grecs appelaient aussi Perséphone, perdue puis rendue à sa mère Déméter. Il cherche l’équivalent dans les littératures germanique et gaélique, sans le trouver. Il se tourne alors vers les Gallois et s’arrête sur Mabon ap Modron, qu’il traduit par « Fils de la Mère ». La traduction tient : par l’étymologie, Mabon ap Modron, c’est « le Fils, fils de la Mère ». Il aurait préféré un nom saxon, écrit-il, mais le choix n’avait rien d’arbitraire.

Le calendrier passe ensuite par Oberon Zell, qui publiait la revue païenne Green Egg, et les nouveaux noms entrent peu à peu dans la langue des païens américains. Ils prennent place dans la Roue de l’année, ce calendrier de huit fêtes construit au XXᵉ siècle, dont nous avons suivi la naissance avec Litha, la fête du solstice d’été.

Le souvenir d’un autre conte

Dans son récit de 2017, Kelly résume le mythe qu’il croyait tenir : Mabon, écrit-il, est tiré des enfers par Gwydion, le magicien d’un autre récit gallois. C’est sur ce souvenir que repose le parallèle avec Coré.

Le conte gallois ne dit pas cela. Dans Culhwch et Olwen, Gwydion n’apparaît pas, et personne ne tire Mabon des enfers ; ce qu’il y a, nous allons le voir. Le nom de la fête repose donc sur un souvenir inexact, et il a pris racine.

Nous connaissons un peu ce vertige, à l’atelier : baptiser une création, c’est lui confier un nom qui ne nous appartient plus dès qu’il a quitté la table.

Chez certains païens gallois, ce choix suscite une réserve. Interrogée par le média américain Religion News Service en 2022, l’autrice et sorcière galloise Mhara Starling le dit sans détour : en dehors de l’usage de Kelly, Mabon n’a aucun lien avec l’équinoxe d’automne, et son histoire ne se passe même pas en automne. Elle raconte en avoir souvent parlé avec des païens, des druides et des sorcières qui honorent les dieux gallois. Et elle ouvre une porte : faire de la fête l’occasion de découvrir la mythologie galloise elle-même.

Passons donc par cette porte. Le conte est plus étrange que celui dont Kelly se souvenait : retournons au merle.

Le récit

Cinq bêtes, une seule réponse

Le merle conduit les messagers au cerf de Rhedynfre. Le cerf a vu un jeune chêne pousser jusqu’à porter cent branches, puis mourir, et il n’en reste qu’une souche desséchée. De l’enfant, il ne sait rien. Il connaît pourtant plus vieux que lui.

Le hibou de Cwm Cawlwyd vit dans une vallée qui était boisée quand il était jeune. Des hommes l’ont défrichée, une deuxième forêt a poussé, et celle que l’on voit est la troisième. Ses propres ailes, dit-il, ne sont plus que des moignons.

L’aigle de Gwernabwy, lui, becquetait les étoiles chaque soir du haut d’un rocher. Ce rocher n’a plus aujourd’hui la hauteur d’un empan, l’écart entre le pouce et le petit doigt d’une main grande ouverte. Il n’a rien entendu non plus, mais il se souvient d’un poisson. Un jour, à Llyn Llyw, il a voulu saisir un saumon, et le saumon l’a entraîné au fond. Plus tard, le poisson est venu faire la paix et lui a demandé de retirer de son dos cinquante harpons.

Le saumon de Llyn Llyw écoute les messagers. À chaque marée, il remonte le fleuve jusqu’aux murs de Gloucester, et il dit y avoir trouvé une injustice comme nulle part ailleurs. Il prend Cei et Gwrhyr sur ses deux épaules.

Peinture d'évocation : un saumon immense, au dos marqué de cicatrices, remonte un fleuve au crépuscule en portant deux hommes vers les murs d'une ville.

Le passeur de Llyn Llyw

Les cicatrices de son dos sont celles des cinquante harpons que l’aigle lui avait retirés. Le conte nomme la ville Caer Loyw ; Charlotte Guest, sa première traductrice anglaise, l’a rendue par « Gloucester ». Évocation peinte.

Au pied du mur, les deux messagers entendent des plaintes et des lamentations. Gwrhyr demande quelle créature se lamente dans cette demeure de pierre. Une voix répond.

C’est Mabon fils de Modron.

« Personne n’a été plus cruellement traité comme prisonnier que moi », dit-il, pas même Lludd à la Main d’Argent ni Greid fils d’Eri, les captifs des vieux récits. Gwrhyr lui demande si l’or ou l’argent pourraient le racheter. Seul le combat, répond-il.

Les guerriers d’Arthur attaquent donc le château. Pendant ce temps, Cei, porté par le poisson, perce le mur du cachot et emporte Mabon sur son dos.

L’enquête

Un nom plus vieux que la fête

Laissons l’enfant sur le dos de Cei et revenons à son nom, que nous avions suivi jusqu’au calendrier de 1974. Comme les bêtes du conte, chaque témoin de cette histoire renvoie à un plus vieux que lui. Kelly avait trouvé Mabon dans un conte gallois composé vers 1100. Le conte, lui, renvoie à une pierre.

Le 31 août 241, à Ribchester, dans le nord de l’Angleterre, un officier romain dédie une pierre. Il s’appelle Aelius Antoninus. Centurion de la VIᵉ légion, la Victrix, il est originaire de Mélitène, sur l’Euphrate, et il commande ici une unité de cavaliers sarmates, venus des steppes de l’Est. Il dédie la pierre au « saint dieu Apollon Maponos », pour le salut de l’empereur et de ses cavaliers. C’est la base d’une statue.

Entre la ville d’origine du centurion et cette pierre, il y a tout l’Empire, d’est en ouest. Le dieu qu’il honore, lui, est d’ici : les Romains l’ont seulement rangé sous le nom d’Apollon.

Peinture d'évocation : un centurion romain se recueille devant un monument de grès sculpté ; derrière lui, des cavaliers et leurs étendards en forme de dragon.

Un vœu loin de chez soi

Les étendards, le grès sculpté, le recueillement du centurion : la scène est imaginée. Ce que la pierre de Ribchester garde, ce sont quelques lignes gravées, une date et un nom. Évocation peinte.

Que l’enfant du conte garde le souvenir de ce dieu reste possible, sans plus : le fil des mots est solide, celui du culte ne l’est pas. Le nom reparaît ailleurs en Grande-Bretagne romaine, et jusqu’en Gaule, sur une tablette de plomb gravée vers le début de notre ère, dont le sens est encore discuté.

C’est là que s’arrête notre remontée.

Les traditions

Ceux qui habitent le nom

Quittons les pierres pour ceux qui fêtent aujourd’hui. Le nom de Mabon est arrivé seul. Ses signes l’ont rejoint ensuite, venus d’autres maisons. Ceux qui les font vivre, des temples de magie de la fin du XIXᵉ siècle aux cercles d’aujourd’hui, montrent qu’une tradition peut être authentique sans être antique.

Une balance qui penche

Dans un temple de la Golden Dawn, l’ordre magique né alors à Londres, le Kérux, le héraut porteur de la lampe, proclame l’équinoxe. Il annonce que le mot de passe est aboli, ce mot qui ouvrait le temple depuis six mois. Un à un, les officiers abandonnent leurs insignes. Le Hiéreus, gardien du seuil assis à l’Ouest, du côté des ténèbres, dépose son épée. Le Kérux remet sa lampe à l’Hégémon, le guide des candidats, et dépose sa baguette.

L’ancien mot meurt, un nouveau est donné, et les officiers sont installés pour six mois. Puis l’Hégémon reçoit l’ordre de conduire frères et sœurs d’entre les deux colonnes du temple, la noire et la blanche, « dans l’équilibre de la parfaite réconciliation ».

Ce rite revenait aux deux équinoxes. À l’automne, il tombait au moment où le Soleil entre dans la Balance.

L’automne avait déjà sa place chez les alchimistes. En 1758, dom Pernety, moine bénédictin, appelle l’automne la « dernière saison » de leur année, celle où ils « recueillent les fruits de leurs travaux ». La récolte faite, la balance penche : à l’équinoxe d’automne, le Soleil franchit l’équateur céleste et, cet instant passé, descend vers le sud, comme un plateau qui l’emporte.

Une fête de gratitude

La Wicca, sorcellerie religieuse moderne née en Angleterre autour de Gerald Gardner, adopte le cycle des huit fêtes au début de 1958, dans le coven de Gardner. Chez ses auteurs des années 1980, la fête d’automne devient une action de grâces pour la seconde moisson, celle des derniers fruits, pendant que le Dieu, compagnon de la Déesse, se prépare à quitter la vie.

Les druides de l’Order of Bards, Ovates and Druids, l’OBOD, l’appellent Alban Elfed, « la Lumière de l’Eau ». Ils y remercient la Terre dans sa pleine abondance de Mère et de Donneuse, et l’un de leurs textes arrête le Soleil à l’Ouest, devant la « Porte de l’Année » : le jour et la nuit s’y tiennent à parts égales, avant que l’obscurité l’emporte.

Deux voies se pratiquent ainsi côte à côte : les uns fêtent l’équinoxe sous le nom de Mabon, avec son langage de récolte ; d’autres honorent Mabon lui-même et relisent, ces soirs-là, les contes où il a vécu.

Il ne s’agit pas de traditions anciennes, mais d’une grammaire contemporaine, que chacun est libre d’utiliser ou non.

Une Mère se tient pourtant dans le nom même : Modron, celle à qui le conte avait arraché son enfant d’entre elle et le mur. Les Triades galloises, ces listes que les conteurs apprenaient par trois, rangent cet enfant parmi les trois prisonniers exaltés de l’île de Bretagne. L’autrice Caitlín Matthews, dans un ouvrage de 1987 sur Mabon, en a fait une lumière gardée au cœur de la nuit, qu’on délivre plus tard.

Dans cette lecture, fêter Mabon, c’est entrer dans la saison sombre en sachant qu’un enfant y attend qu’on le cherche.

L’enquête

Courtrai, 1375 : le vin de la dernière gerbe

Reste une question, plus simple et plus concrète. Puisque aucune source ancienne ne fait connaître de fête de l’équinoxe chez les Celtes ou les Germains, que faisait-on, dans les campagnes, quand la dernière gerbe rentrait ?

On faisait des comptes.

En septembre 1375, à Courtrai, l’hôpital Notre-Dame est aussi une grande ferme. Quand la dernière gerbe est rentrée, on y fait un repas de fête autour de l’oustgans : l’oie (gans) de la moisson (oust, le temps d’août). Les comptes de l’hôpital notent la dépense : 32 sous, « comme il est d’usage, pour du vin et d’autres frais ». La ligne revient en septembre 1376, pour 40 sous.

C’est un érudit, A. Viaene, qui a transcrit et publié ces lignes en 1932. Elles taisent le nombre des convives et ce qu’on chantait à table. Elles livrent en revanche une chose plus rare : en 1375, la coutume était déjà assez établie pour qu’un compte la range parmi les dépenses d’usage.

Nous aimons cette ligne de compte plus que bien des légendes. Elle ne prête rien à personne. Elle note ce que coûtait une fête, et le vin y figure comme une dépense parmi d’autres.

Peinture d'évocation : repas de fin de moisson dans une salle de ferme médiévale autour d'une oie rôtie et de cruches de vin ; au premier plan, une religieuse inscrit une dépense sur un parchemin.

Après la dernière gerbe

Au centre, l’oustgans, l’oie de la moisson. Au premier plan, une religieuse tient la plume : les comptes de 1375 ne disent pas qui l’a tenue, l’image a choisi pour eux. Évocation peinte.

En Flandre occidentale, le dernier chariot ne portait qu’une demi-charge. Au milieu, on plantait le mei, une branche verte prise à la haie. Lieuses et faucheurs, épuisés et brunis, s’asseyaient autour et chantaient en entrant dans la grange : c’est ainsi qu’un récit publié en 1947 dans Biekorf, une revue brugeoise, le décrit.

Dans l’ouest et le centre du pays de Galles, on laissait debout la dernière touffe d’épis, nouée. On l’appelait caseg fedi, « la jument de la moisson » ; en Pembrokeshire, Y Wrach, « la Sorcière », ou « la Vieille ». Les moissonneurs lançaient leurs faucilles pour la couper. Celui qui y parvenait devait la rapporter à la ferme, cachée sous ses vêtements, l’air de rien, et y entrer sans que les servantes, qui l’attendaient avec des seaux d’eau, réussissent à la mouiller.

Une partie de cache-cache avec la drache, en somme.

Sauf qu’ici, la drache visait.

Une fois à l’abri, on suspendait la gerbe dans la maison.

D’une ferme à l’autre, les noms changent, mais le moment reste le même : la dernière gerbe, et ce que l’on fait ensemble une fois qu’elle est à l’abri.

Les gestes

Gestes pour l’accueillir

Rentrez quelque chose, un panier de pommes, une brassée de feuilles, les dernières herbes du jardin : c’est le premier des gestes d’aujourd’hui, et chacun l’adaptera à ses croyances ou à leur absence. Le geste de la dernière gerbe tient dans n’importe quelle main. Prenez trois tiges d’épis, de lavande ou d’une herbe haute, tressez-les d’un brin de ficelle et suspendez la tresse dans la cuisine, en écho à la caseg fedi, la gerbe que l’on suspendait dans l’ouest et le centre du pays de Galles. Gardez-la jusqu’à la prochaine récolte, ou rendez-la à la terre.

À l’atelier, à Fleurus, nous connaissons ce moment : on confie au vin des fruits, des plantes ou des épices, c’est la macération, et l’on attend. Puis vient le soutirage, quand le liquide quitte la matière, qui a rendu ce qu’elle avait. Une simple habitude de métier, mais nous y retrouvons quelque chose du dernier chariot de Flandre : la satisfaction d’avoir mis à l’abri ce que la terre a donné.

Coupez une pomme en travers, et non de la queue à l’œil. La lame passe le cœur, le jus perle sur la planche, et au milieu, les loges dessinent une étoile à cinq branches, un pépin ou deux dans chacune. Starhawk, figure du néo-paganisme américain, faisait en 1979 de la pomme l’emblème de la Déesse, parce qu’une fois tranchée ainsi, elle montre un pentacle. Des sorcières d’aujourd’hui en tirent une leçon d’équilibre, et la pomme se partage à table, une moitié pour chacun.

Parcourez une spirale. Pour qui célèbre seul, l’OBOD propose d’en construire une grande, de galets, sur une plage ou dans un bosquet, d’y avancer lentement jusqu’à son centre, puis d’en ressortir ; si l’espace manque, une spirale de pierres, de corde ou de ruban suffit. Nous vous proposons d’y ajouter ceci : nommer à voix basse, en entrant, ce que vous avez récolté cette année, vous arrêter au centre comme le Soleil à l’Ouest, devant la Porte de l’Année, et nommer en sortant ce que vous laissez à la saison qui vient. Les galets roulent sous les pieds, et vient un moment où l’on ne sait plus si l’on entre ou si l’on sort.

Levez un verre à ce qui est rentré. Servez ce que vous aimez, un vin, une bière : écoutez le bouchon, regardez la couleur dans la lumière basse du soir. Avant de boire, versez les premières gouttes au pied d’un arbre, dans la terre d’un pot ou dans une coupelle que vous viderez au jardin le lendemain. Elles sombrent et disparaissent. Puis levez le verre vers les autres, et que chacun nomme une chose rentrée cette année. Les premières gouttes et la parole de chacun sont une proposition de la maison, du même geste de passage que bien des toasts. Les comptes de Courtrai n’ont pas gardé ce qu’on se disait à table ; ce soir, c’est vous qui le dites.

Épilogue

L’enfant devenu chasseur

Le conte ne laisse pas Mabon derrière son mur. Plus loin dans Culhwch et Olwen, on le retrouve à cheval, dans la Severn, le fleuve qui passe à Gloucester, au cœur de la chasse pour laquelle on l’avait cherché. Il éperonne sa monture et arrache le rasoir d’entre les oreilles du sanglier Twrch Trwyth.

L’enfant qu’on ne retrouvait pas est devenu chasseur.

Un homme, en 1974, a cru reconnaître dans cette histoire un retour, et c’est pour cela que la fête des récoltes porte le nom d’un prisonnier. Il se trompait de chemin, mais pas tout à fait de conte : Mabon revient bien, d’abord sur le dos de Cei, puis à cheval.

Le saumon de Llyn Llyw, lui, remonte toujours le fleuve à chaque marée. Le conte ne dit pas s’il s’arrête encore devant les murs de Gloucester.

Ce soir, quand les verres seront servis, racontez celui-ci, comme Mhara Starling invitait à découvrir la mythologie galloise. Commencez par le merle et son enclume dont il ne reste pas la grosseur d’une noix, ne sautez ni le hibou ni ses trois forêts, laissez l’aigle avouer qu’un poisson l’a entraîné au fond.

Et quand le saumon arrivera aux murs de Gloucester, baisse la voix.

Sources principales

Le conte est cité dans la traduction de Joseph Loth ; le reste est résumé d’après l’anglais de Charlotte Guest. La datation du conte « vers 1100 » tient compte de la discussion ouverte depuis Loth, qui le plaçait entre la seconde moitié du XIᵉ siècle et le début du XIIᵉ. Le récit d’Aidan Kelly est le seul témoignage sur le choix du nom, publié par l’intéressé 43 ans après les faits. Les liens entre Mabon et Maponos sont établis pour le nom, possibles pour le culte. Les citations de rituels sont nos traductions.

  • Joseph Loth (trad.), Les Mabinogion, Paris, Fontemoing, 1913, t. I, « Kulhwch et Olwen », p. 323 (le merle) et p. 326-327 (la plainte de Mabon) ; Wikisource ; Internet Archive.
  • Charlotte Guest (trad.), Culhwch and Olwen (1842 ; éd. réunie des Mabinogion, Londres et Llandovery, 1849, t. II), p. 297 et 300-301 ; Celtic Literature Collective.
  • Livre blanc de Rhydderch (vers 1350, version incomplète) et Livre rouge de Hergest (vers 1382-1400, version complète) ; J. Gwenogvryn Evans, The White Book Mabinogion, 1907.
  • Rachel Bromwich, Trioedd Ynys Prydein. The Triads of the Island of Britain, Cardiff, University of Wales Press, 1961 (4ᵉ éd. 2014), triade des trois prisonniers exaltés.
  • P. C. Bartrum, A Welsh Classical Dictionary, National Library of Wales, entrées « Mabon » et « Modron ».
  • Aidan Kelly, « About Naming Ostara, Litha, and Mabon », Including Paganism (Patheos), 3 mai 2017.
  • The Roman Inscriptions of Britain, nᵒ 583 (Ribchester) et nᵒˢ 1120-1122 (Corbridge), romaninscriptionsofbritain.org ; Epigraphic Database Heidelberg, HD069852 (Ribchester) et HD046146 (tablette de Chamalières).
  • Barddas, éd. J. Williams ab Ithel, 1862 et 1874 (Alban Elfed : t. I, p. 418-419), recueil compté parmi les falsifications de Iolo Morganwg. Le nom Alban Elfed est né sous la plume de ce poète gallois (1747-1826). Le recueil le place aux calendes d’octobre ; c’est un compte rendu de l’Eisteddfod de Llangollen (1858) qui l’identifie à l’équinoxe d’automne.
  • Israel Regardie, The Golden Dawn, 4 vol., 1937-1940, cérémonie de l’équinoxe (texte du rite décrit plus haut, publié par cet occultiste).
  • Aleister Crowley, Liber 777, 1909 (éd. révisée 1955).
  • Dom Pernety, Dictionnaire mytho-hermétique, Paris, 1758, art. « Zodiaque ».
  • Ronald Hutton, The Triumph of the Moon, Oxford University Press, 1999 (adoption des huit fêtes au début de 1958).
  • Janet et Stewart Farrar, Eight Sabbats for Witches, Londres, Robert Hale, 1981 (la fête d’automne comme action de grâces).
  • Starhawk, The Spiral Dance, Harper & Row, 1979 ; Heron Michelle, Patheos, 2019, pour la pomme partagée.
  • Scott Cunningham, Wicca: A Guide for the Solitary Practitioner, Llewellyn, 1988.
  • Kristin Madden, Mabon: Celebrating the Autumn Equinox, Llewellyn, 2002.
  • Caitlín Matthews, Mabon and the Mysteries of Britain, Londres, Arkana, 1987.
  • Mhara Starling, Welsh Witchcraft, Llewellyn, 2022 ; Heather Greene, Religion News Service, 22 septembre 2022.
  • Order of Bards, Ovates and Druids, druidry.org, pages sur Alban Elfed et rituel solitaire.
  • A. Viaene, « Oustgans », Biekorf 38 (1932), p. 341-343 ; Biekorf 48 (1947) et 1953 (DBNL). La phrase des comptes de 1375 est notre traduction du moyen néerlandais also men es ghecoustumeert, van wine ende van andre costen.
  • Jonathan Ceredig Davies, Folk-Lore of West and Mid-Wales, 1911 ; Pitt Rivers Museum, Oxford, objet 1917.53.658 (tresse de moisson recueillie en 1886 par J. Gwenogvryn Evans).
  • Observatoire royal de Belgique, FAQ sur la durée du jour aux équinoxes.
  • Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.


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