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Le maitrank : le vin de mai d’Arlon et la plante qui ne parfume qu’en fanant

23 mai 2025 par
Olivier Van Bunderen


Posez sur la table une botte d’aspérule à peine coupée, et penchez-vous : elle ne sent presque rien. Laissez-la faner, et bientôt une odeur de foin coupé et de vanille monte de ses petites feuilles en étoile. C’est avec ce parfum-là qu’Arlon, aux confins de la Belgique et du Grand-Duché de Luxembourg, fait son maitrank, un vin de mai qu’on dit millénaire, et dont la fête est née bien après les moines qu’on lui donne pour ancêtres.

L’essentiel à retenir

  • Qu’est-ce que le maitrank ? C’est un vin blanc dans lequel on fait macérer de l’aspérule odorante fanée, avec des oranges et du sucre. C’est la boisson de mai d’Arlon, chef-lieu de la province belge de Luxembourg.
  • Est-il vraiment millénaire ? On le dit volontiers. Le vin de mai a de vieilles racines, mais la fête d’Arlon est bien plus jeune qu’on ne le croit.
  • Pourquoi Arlon ? Longtemps luxembourgeoise, belge depuis 1839, entourée de hêtraies et voisine des vignes mosellanes du Grand-Duché, la ville en a fait sa fête et lui a donné une confrérie.
sous-bois de hêtres au printemps, baigné d'une lumière dorée et d'une brume légère

Le demi-jour des sous-bois

C’est là, à l’ombre, sur un sol frais et riche en humus, que l’aspérule étend ses tapis bas. Au printemps, la lumière n’y descend qu’à travers les feuilles neuves.


Une plante qui se tait dans le bois

Avant d’être une fête, le maitrank est une affaire de sous-bois. Dans le sud de la province belge de Luxembourg, autour d’Arlon, en Lorraine belge, l’aspérule odorante pousse à l’ombre des hêtres. Ses feuilles s’étagent autour de la tige en petites étoiles de six à neuf branches. Au printemps, elle se couvre de minuscules fleurs blanches à quatre pétales soudés. Vous pouvez marcher dessus sans la voir.

Les botanistes l’appellent Galium odoratum, longtemps Asperula odorata ; les Allemands, Waldmeister, le « maître des bois ». Pour une plante qui vous arrive à la cheville, le titre ne manque pas d’aplomb.

Les écologues, pourtant, lui ont donné raison.

Ils appellent hêtraie à aspérule tout un type de forêt, que l’Union européenne range parmi les habitats naturels à protéger et que l’on rencontre en Wallonie. La petite herbe des sous-bois a fini par donner son nom à la forêt qui l’abrite.

aspérule odorante en fleurs blanches au sol d'une forêt

Un tapis d’étoiles blanches

L’aspérule fleurit d’avril à juin. Pour le vin de mai, la tradition la cueille juste avant que ses fleurs ne s’ouvrent.


Ce maître des bois a une manie. Approchez-le de votre nez en forêt : il sent l’herbe, à peine. C’est plus tard, posé sur une table, en fanant, qu’il libère son odeur de foin coupé et de vanille, avec une pointe d’amande. Pourquoi faut-il que la plante se flétrisse pour donner ce qu’elle a ? Le secret dort dans la feuille. Il attendra que le vin soit prêt.

Toute l’histoire du maitrank tient dans ce paradoxe : il est fait de choses qui ne donnent leur parfum qu’au moment où on les croit perdues, une plante qui fane, un vieux geste qu’une ville a relevé pour s’en faire une fête.

Fraîche, l’aspérule sent à peine.

C’est en fanant qu’elle donne tout.

Mille ans, vraiment ?

Mille ans : c’est l’âge qu’on prête volontiers au vin de mai, et l’on cite son premier témoin, un moine du IXe siècle.

Pour trouver ce témoin, il faut passer la frontière allemande, au nord-est d’Arlon, jusqu’à Prüm, dans l’Eifel, ce plateau de collines boisées de Rhénanie. Au IXe siècle s’y dresse une grande abbaye bénédictine, refondée par Pépin le Bref, le père de Charlemagne. Vers 848, l’un de ses moines, un diacre nommé Wandalbert, achève en vers latins un long martyrologe, ou calendrier des saints, auquel se rattache un poème sur les douze mois. Pour chacun, il donne son nom, son signe, les travaux des champs et l’air qu’il fait.

Dans les pays du vin de mai, on raconte que Wandalbert parfumait déjà son vin des herbes du printemps. Certains donnent même l’année, 854, et glissent l’aspérule dans sa coupe. De là à servir un maitrank vieux de mille ans, il n’y avait qu’un verre.

Ce récit tient de la légende : aucun document retrouvé ne relie les vers du moine au verre d’Arlon. Elle dit pourtant une chose vraie : on ne cherche d’aussi illustres ancêtres qu’aux boissons qu’on aime.

⁂

Quittons les moines pour les tables. C’est dans l’Allemagne du XIXe siècle que le vin de mai à l’aspérule prend ses habitudes : du vin blanc, la plante fanée, parfois des fraises, aux premiers beaux jours. On l’appelle Maiwein, le « vin de mai », ou Maibowle, le « bol de mai », quand on le sert dans un grand saladier, voire avec un vin pétillant. Les vins parfumés n’étaient pas une nouveauté : l’hypocras épiçait déjà les coupes du Moyen Âge, sans lien de parenté avec le vin de mai.

Le vin de mai a de la bouteille.

La fête d’Arlon, elle, est bien plus jeune.

Arlon, entre forêt et Moselle

Pourquoi Arlon ? Il suffit de regarder une carte. En 1839, le traité de Londres coupe le Luxembourg en deux : l’ouest devient une province belge, l’est reste le Grand-Duché. Arlon passe du côté belge, à quelques kilomètres de la nouvelle frontière, et en est le chef-lieu.

L’aspérule, elle, se moque de la frontière : elle pousse sous les hêtres des deux côtés. Les vignes, elles, sont restées de l’autre : à l’est, la Moselle coule entre les coteaux du Grand-Duché, qui donnent des vins blancs légers et vifs. Autour de la ville, l’Arelerland, le « pays d’Arlon », a longtemps parlé luxembourgeois, une langue cousine de celle du vin de mai allemand.

Le maitrank réunit ce que la frontière a séparé : la plante des hêtraies, le vin blanc des coteaux.

« Il faut que la feuille meure un peu. Alors seulement, le parfum vit. »

Restait à en faire une fête. Des Arlonais s’en sont chargés : la Royale Confrérie du Maitrank veille aujourd’hui sur lui.

Arlon n’a pas hérité de son maitrank comme d’une montre de famille.

Elle l’a choisi.

Comment naît un maitrank

Tout commence par une botte qu’on laisse faner. Vient ensuite le vin : un blanc léger, comme ceux de la Moselle voisine, où l’on cultive l’elbling, un très vieux cépage au goût presque acide. Dans ce vin, on couche l’aspérule fanée, puis on ajoute des oranges et du sucre. La macération est courte, car la plante donne vite. On filtre, et le vin a changé d’âme.

botte d'aspérule flétrie, bouteille de vin blanc et oranges sur une table en bois

Avant la macération

Tout se décide ici, avant que le vin ne soit versé : une botte trop fraîche ne dirait presque rien. Les oranges apportent l’éclat et une légère amertume.


Le droit européen a même pris la plume. Il fait du maitrank une « boisson aromatisée à base de vin », et sa définition nomme le vin blanc, l’aspérule et les oranges.

Et le secret de la feuille ? Le voici. Dans la plante vivante, la coumarine n’existe presque pas encore : son précurseur est tenu en laisse, attaché à un sucre, et ne sent guère. La feuille possède l’enzyme qui saurait le détacher, mais tant qu’elle vit, chacun reste dans son compartiment. Quand la feuille se flétrit, les cloisons cèdent : l’enzyme rencontre sa cible et coupe le lien, et la molécule libérée se referme sur elle-même avant de s’envoler. Le même phénomène parfume le mélilot et la flouve odorante des prés : l’odeur du foin fauché, c’est en partie celle de la coumarine.

Il faut que la feuille meure un peu.

Alors seulement, le parfum vit.

Nous qui faisons macérer plantes et épices dans le vin, nous aimons cette leçon de patience à l’envers : rien ne sert de se presser vers la bouteille, tout se joue avant, sur la table. Confier une plante au vin, c’est d’abord choisir le moment où elle a quelque chose à dire.

L’aspérule ne fait que traverser le vin. Le vin, lui, s’en souvient.

En mai, la ville lève son verre

Chaque année, en mai, Arlon fête son maitrank, et la Royale Confrérie y reçoit ses nouveaux membres.

Imaginez une ville en fête un soir de printemps : des terrasses pleines, le choc mat des verres, un vin d’or pâle où flotte une rondelle d’orange. Et si, au zinc d’un café populaire, un voisin vous assure que la recette n’a pas bougé depuis mille ans, trinquez avec lui. Ne lui demandez pas ses sources : c’est la fête.

fontaine sur une place pavée décorée de fleurs pour une fête de printemps

Une place en mai

Une image d’évocation, pas un portrait d’Arlon : des pavés, des fleurs, de l’eau qui court. C’est l’air de toutes les fêtes de printemps.


Le maitrank ne tient ni des feux de Walpurgis, allumés en Allemagne dans la nuit du 30 avril, ni de Beltaine, la fête du feu de mai. Il partage leur envie de saluer la saison claire.

En mai, à Arlon, la forêt descend en ville.

Elle arrive dans un verre.

Une plante, une ville

D’autres herbes ont fait ce chemin vers le verre, parfois moins dociles, comme la rhubarbe. L’aspérule, elle, n’a demandé qu’à faner.

Au printemps, en Lorraine belge, fiez-vous à l’odeur de foin coupé : le maitrank n’est jamais loin.

verre de vin de mai doré avec une rondelle d'orange et un brin d'aspérule, sur une table au soleil

Le verre de mai

Une rondelle d’orange, un brin vert : le service tient en deux gestes.


Et si vous ne passez pas par Arlon cette année, faites venir mai chez vous. L’aspérule se vend aussi en jardinerie, comme couvre-sol d’ombre : vérifiez que l’étiquette porte bien Galium odoratum, et choisissez un pied non traité, car une plante d’ornement n’est pas cultivée pour la table. Coupez-en une poignée, posez-la sur la table, et attendez.

Rien, d’abord.

Puis, à un moment que vous ne verrez pas venir, l’odeur du foin coupé.

Alors versez un vin blanc bien frais, glissez-y une rondelle d’orange et un brin d’aspérule, et levez votre verre vers la forêt la plus proche. Si une recette de maitrank se transmet dans votre famille, à Arlon ou au Grand-Duché, écrivez-nous : nous serions heureux de la lire.

Sources principales

La date du poème de Wandalbert (vers 848) est celle de son martyrologe en vers, auquel le poème des mois est rattaché. La date de 854, souvent citée pour une « première mention du vin de mai », n’a pas de source ancienne identifiée. La définition européenne du maitrank figure à l’annexe II, partie B, du règlement (UE) nº 251/2014.

  • Wandalbert de Prüm, De mensium duodecim nominibus, signis, culturis aerisque qualitatibus, éd. Ernst Dümmler, Poetae Latini aevi Carolini, t. II, Monumenta Germaniae Historica, Berlin, 1884.
  • Règlement (UE) nº 251/2014 du Parlement européen et du Conseil du 26 février 2014, annexe II, partie B (version consolidée, modifiée par le règlement (UE) 2021/2117).
  • Règlement (CE) nº 1334/2008 du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008, relatif aux arômes, annexe III.
  • Traité de Londres du 19 avril 1839.
  • Commission européenne, Manuel d’interprétation des habitats de l’Union européenne, habitat 9130, hêtraies de l’Asperulo-Fagetum.
  • Royal Botanic Gardens, Kew, Plants of the World Online, notice Galium odoratum (L.) Scop.
  • Les illustrations de cet article sont des images d’évocation.


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