Elle pique. Elle tire. Elle mord un peu, avant même que vous ayez décidé si vous l’aimez. Avant d’arriver au potager, puis dans un vin blanc, le mot « rhubarbe » a fait un long détour par les officines d’Europe et par la frontière de deux empires. En chemin, il a même changé de plante.
L’essentiel à retenir
D’où vient le mot « rhubarbe » ? Du bas latin reubarbarum, la racine venue de chez les « barbares », c’est-à-dire d’au-delà des frontières du monde romain. Les Anciens rapprochaient aussi son nom du Rha, l’actuelle Volga.
Pourquoi les apothicaires la payaient-ils si cher ? Leur rhubarbe était une racine séchée. Elle venait d’Asie par les caravanes et, au XVIIIe siècle, une grande partie passait par un monopole de la Couronne russe. Elle était lointaine, rare et surveillée, ce qui en faisait une marchandise de luxe.
Quelle partie de la plante mange-t-on ? Le pétiole, c’est-à-dire la longue tige charnue qui porte la feuille. La feuille ne se mange pas, et la racine appartient à une tout autre histoire.
Que donne la rhubarbe dans un vin blanc ? Une acidité nette, celle de la pomme verte, qui tend le vin et l’ouvre aux plats salés.
Elle pique. Elle tire. Elle mord un peu, avant même que vous ayez décidé si vous l’aimez. Avant d’arriver au potager, puis dans un vin blanc, le mot « rhubarbe » a fait un long détour par les officines d’Europe et par la frontière de deux empires. En chemin, il a même changé de plante.
L’essentiel à retenir
D’où vient le mot « rhubarbe » ? Du bas latin reubarbarum, la racine venue de chez les « barbares », c’est-à-dire d’au-delà des frontières du monde romain. Les Anciens rapprochaient aussi son nom du Rha, l’actuelle Volga.
Pourquoi les apothicaires la payaient-ils si cher ? Leur rhubarbe était une racine séchée. Elle venait d’Asie par les caravanes et, au XVIIIe siècle, une grande partie passait par un monopole de la Couronne russe. Elle était lointaine, rare et surveillée, ce qui en faisait une marchandise de luxe.
Quelle partie de la plante mange-t-on ? Le pétiole, c’est-à-dire la longue tige charnue qui porte la feuille. La feuille ne se mange pas, et la racine appartient à une tout autre histoire.
Que donne la rhubarbe dans un vin blanc ? Une acidité nette, celle de la pomme verte, qui tend le vin et l’ouvre aux plats salés.
Avant le verre, la cueillette
Une tige de rhubarbe se récolte quand sa feuille est bien ouverte, et jamais sur un plant de première année : on lui laisse le temps de s’installer.
Avant le verre, la cueillette
Une tige de rhubarbe se récolte quand sa feuille est bien ouverte, et jamais sur un plant de première année : on lui laisse le temps de s’installer.
« Mords dedans »
C’est ma mère qui m’a appris la rhubarbe, avant que je ne l’apprenne autrement. Pas dans un livre, pas dans une recette. Dans le jardin.
Elle cassait un pétiole à la base, en le faisant pivoter d’un geste sec, le rinçait à l’eau claire, le pelait à demi du bout des doigts – cette fine peau filandreuse qui se détache en languettes – et le tendait.
Mords dedans.
La première morsure fait une grimace. Toujours. C’est acide à pleurer, ça tire sur les joues, ça serre la mâchoire. Et puis on recommence, parce qu’il y a quelque chose de vivant là-dedans, quelque chose qui réveille avant de plaire.
La rhubarbe crue ne demande pas qu’on l’aime tout de suite.
Elle demande qu’on accepte la première grimace.
⁂
Cette grimace a un nom, et ce nom vient de loin. Bien avant les jardins, il désignait une racine qu’on payait à prix d’or. Il a suivi les routes des caravanes jusqu’à une ville de frontière où l’on brûlait les racines refusées. Suivons-le, de la Volga jusqu’au verre : il nous réserve un tour de passe-passe.
« Mords dedans »
C’est ma mère qui m’a appris la rhubarbe, avant que je ne l’apprenne autrement. Pas dans un livre, pas dans une recette. Dans le jardin.
Elle cassait un pétiole à la base, en le faisant pivoter d’un geste sec, le rinçait à l’eau claire, le pelait à demi du bout des doigts – cette fine peau filandreuse qui se détache en languettes – et le tendait.
Mords dedans.
La première morsure fait une grimace. Toujours. C’est acide à pleurer, ça tire sur les joues, ça serre la mâchoire. Et puis on recommence, parce qu’il y a quelque chose de vivant là-dedans, quelque chose qui réveille avant de plaire.
La rhubarbe crue ne demande pas qu’on l’aime tout de suite.
Elle demande qu’on accepte la première grimace.
⁂
Cette grimace a un nom, et ce nom vient de loin. Bien avant les jardins, il désignait une racine qu’on payait à prix d’or. Il a suivi les routes des caravanes jusqu’à une ville de frontière où l’on brûlait les racines refusées. Suivons-le, de la Volga jusqu’au verre : il nous réserve un tour de passe-passe.
Une racine qui porte le nom d’un fleuve
En 1546, un médecin né près de Chinon s’amuse à dresser la liste des plantes qui portent le nom de leur pays. François Rabelais la glisse dans le Tiers Livre, au détour des chapitres qu’il consacre au Pantagruélion, une plante de géant qui n’est autre que le chanvre. La rhubarbe y figure, nommée, dit-il, d’après un fleuve de Barbarie, sur la foi d’Ammien.
Rabelais a de la mémoire. Cet Ammien, c’est Ammien Marcellin, officier et historien romain du IVe siècle. En décrivant les contrées de la mer Noire, il signalait un fleuve, le Rha, « sur les rives duquel pousse une racine du même nom ». Ce fleuve, c’est la Volga.
Le reste du mot s’est ajouté en route. Au VIIe siècle, Isidore de Séville, évêque et encyclopédiste, distinguait une racine du Pont, la mer Noire, et une autre cueillie au-delà du Danube, en terre barbare. Celle-ci, il l’appelait déjà reubarbarum, la racine des barbares. De là vient notre rhubarbe.
L’Europe a su nommer la rhubarbe pendant des siècles.
Bien avant de l’avoir vue pousser.
Une racine qui porte le nom d’un fleuve
En 1546, un médecin né près de Chinon s’amuse à dresser la liste des plantes qui portent le nom de leur pays. François Rabelais la glisse dans le Tiers Livre, au détour des chapitres qu’il consacre au Pantagruélion, une plante de géant qui n’est autre que le chanvre. La rhubarbe y figure, nommée, dit-il, d’après un fleuve de Barbarie, sur la foi d’Ammien.
Rabelais a de la mémoire. Cet Ammien, c’est Ammien Marcellin, officier et historien romain du IVe siècle. En décrivant les contrées de la mer Noire, il signalait un fleuve, le Rha, « sur les rives duquel pousse une racine du même nom ». Ce fleuve, c’est la Volga.
Le reste du mot s’est ajouté en route. Au VIIe siècle, Isidore de Séville, évêque et encyclopédiste, distinguait une racine du Pont, la mer Noire, et une autre cueillie au-delà du Danube, en terre barbare. Celle-ci, il l’appelait déjà reubarbarum, la racine des barbares. De là vient notre rhubarbe.
L’Europe a su nommer la rhubarbe pendant des siècles.
Bien avant de l’avoir vue pousser.
Avant la tarte, la racine jaune
La rhubarbe des apothicaires arrivait en morceaux : des racines séchées, jaunes à la cassure et âpres. On les pesait avec soin et on les gardait comme une matière rare. En Chine, la plante portait déjà le nom de Da Huang dans le Shennong bencao jing, un recueil compilé sous la dynastie des Han, aux premiers siècles de notre ère. À l’autre bout du monde, le médecin grec Dioscoride décrivait au Ier siècle une racine venue du nord de la mer Noire, sans qu’on sache aujourd’hui s’il s’agissait de la même.
Avant la tarte, la racine jaune
La rhubarbe des apothicaires arrivait en morceaux : des racines séchées, jaunes à la cassure et âpres. On les pesait avec soin et on les gardait comme une matière rare. En Chine, la plante portait déjà le nom de Da Huang dans le Shennong bencao jing, un recueil compilé sous la dynastie des Han, aux premiers siècles de notre ère. À l’autre bout du monde, le médecin grec Dioscoride décrivait au Ier siècle une racine venue du nord de la mer Noire, sans qu’on sache aujourd’hui s’il s’agissait de la même.
De la caravane à l’officine
Pour le voyage, on perçait souvent les morceaux de racine séchée pour les enfiler sur une corde.
De la caravane à l’officine
Pour le voyage, on perçait souvent les morceaux de racine séchée pour les enfiler sur une corde.
La racine voyageait avec les caravanes d’Asie centrale. Elle transitait par Alep ou Smyrne et gagnait l’Europe par Venise, sur les mêmes chemins que les épices d’Orient. Son nom de commerce disait sa porte d’entrée plutôt que sa botanique : rhubarbe de Turquie, rhubarbe des Indes, rhubarbe russe.
Et puis il y a Kiakhta. Un traité de 1727 a fait de cette ville frontière, qui touche aujourd’hui la Mongolie, le grand lieu d’échange entre l’Empire russe et l’Empire chinois. À Kiakhta, la Couronne russe tient le monopole de la rhubarbe, et elle ne plaisante pas avec la qualité.
Les marchands venus de Chine arrivent avec leurs sacs. Devant eux, raconte le naturaliste Pallas, un apothicaire de la Couronne prend les racines une à une. Il écarte celles que les vers ont piquées. Il perce les autres de part en part pour s’assurer qu’elles sont saines, et taille tout ce qui paraît gâté. Puis on allume un feu.
Les racines refusées brûlent sur place, pour qu’aucune ne revienne l’année suivante.
« À Kiakhta, la Couronne russe tient le monopole de la rhubarbe, et elle ne plaisante pas avec la qualité. »
L’Alchymiste, Le Grimoire
Les pharmacopées, ces recueils officiels qui fixaient les préparations des apothicaires, finissent par inscrire la racine jusque dans le vin. Aux XVIIIe et XIXe siècles, plusieurs d’entre elles décrivent un Vinum Rhei, littéralement « vin de rhubarbe » : de la racine macérée dans un vin avec quelques aromates. C’était une préparation d’officine, comme celles que l’écorce du quinquina a connues avant de passer au comptoir.
Avant d’être rose dans nos verres, la rhubarbe fut jaune dans les pharmacopées.
La racine voyageait avec les caravanes d’Asie centrale. Elle transitait par Alep ou Smyrne et gagnait l’Europe par Venise, sur les mêmes chemins que les épices d’Orient. Son nom de commerce disait sa porte d’entrée plutôt que sa botanique : rhubarbe de Turquie, rhubarbe des Indes, rhubarbe russe.
Et puis il y a Kiakhta. Un traité de 1727 a fait de cette ville frontière, qui touche aujourd’hui la Mongolie, le grand lieu d’échange entre l’Empire russe et l’Empire chinois. À Kiakhta, la Couronne russe tient le monopole de la rhubarbe, et elle ne plaisante pas avec la qualité.
Les marchands venus de Chine arrivent avec leurs sacs. Devant eux, raconte le naturaliste Pallas, un apothicaire de la Couronne prend les racines une à une. Il écarte celles que les vers ont piquées. Il perce les autres de part en part pour s’assurer qu’elles sont saines, et taille tout ce qui paraît gâté. Puis on allume un feu.
Les racines refusées brûlent sur place, pour qu’aucune ne revienne l’année suivante.
« À Kiakhta, la Couronne russe tient le monopole de la rhubarbe, et elle ne plaisante pas avec la qualité. »
L’Alchymiste, Le Grimoire
Les pharmacopées, ces recueils officiels qui fixaient les préparations des apothicaires, finissent par inscrire la racine jusque dans le vin. Aux XVIIIe et XIXe siècles, plusieurs d’entre elles décrivent un Vinum Rhei, littéralement « vin de rhubarbe » : de la racine macérée dans un vin avec quelques aromates. C’était une préparation d’officine, comme celles que l’écorce du quinquina a connues avant de passer au comptoir.
Avant d’être rose dans nos verres, la rhubarbe fut jaune dans les pharmacopées.
La rhubarbe qu’on n’a jamais goûtée
Voici le tour de passe-passe. La racine que l’apothicaire de Kiakhta perçait, celle que les officines payaient à prix d’or, vous ne l’avez jamais mangée. Elle venait de plantes d’Asie, que l’on rattache aujourd’hui à Rheum palmatum, Rheum officinale et leurs proches. La rhubarbe de nos potagers est une autre plante. Ce sont des hybrides de jardin, qui descendraient en partie de la rhubarbe pontique, Rheum rhaponticum.
Les apothicaires savaient faire la différence, et démasquer la racine pontique quand on la glissait à la place de celle d’Asie.
La tige de vos tartes ?
La cousine de la racine qu’on soupçonnait de tricher.
De la racine au jardin, seul le nom a fait le voyage. Ce que l’on mange, c’est le pétiole, cette longue tige charnue qui porte la feuille. La racine est restée dans les livres d’officine. Quant à la feuille, large et nervurée comme une carte de géographie, elle ne se mange pas : elle est chargée d’acide oxalique.
Pour que la tige passe à table, il a fallu du sucre. La baisse du prix du sucre, aux XVIIIe et XIXe siècles, aide à ouvrir les cuisines à une plante trop acide pour se manger seule. À Deptford, au sud-est de Londres, un maraîcher nommé Joseph Myatt envoie vers 1810 ses fils vendre des tiges à Borough Market, un marché de la ville. Ils partent, raconte-t-on, avec cinq bottes.
Ils en vendent trois.
Les débuts sont modestes. La suite le sera beaucoup moins.
Il restait à adoucir la tige. Dans le West Yorkshire, au nord de l’Angleterre, des cultivateurs font leur spécialité d’une méthode qui tient du paradoxe, le forçage, et la tradition locale en fait remonter le début à 1877. On laisse d’abord les plants deux ans en plein champ, le temps de prendre le froid et de faire leurs réserves. Puis on les rentre dans des hangars chauffés où ne passe aucune lumière.
Dans le noir, la plante cherche un jour qu’elle ne trouve pas. Elle pousse vite, si vite que les producteurs disent l’entendre craquer dans le silence des hangars. Les tiges sortent d’un rose vif, plus tendres et moins acides que celles du plein air, coiffées de petites feuilles jaunes et recroquevillées. On les cueille à la lueur des bougies, pour ne pas rompre l’obscurité.
La rhubarbe qu’on n’a jamais goûtée
Voici le tour de passe-passe. La racine que l’apothicaire de Kiakhta perçait, celle que les officines payaient à prix d’or, vous ne l’avez jamais mangée. Elle venait de plantes d’Asie, que l’on rattache aujourd’hui à Rheum palmatum, Rheum officinale et leurs proches. La rhubarbe de nos potagers est une autre plante. Ce sont des hybrides de jardin, qui descendraient en partie de la rhubarbe pontique, Rheum rhaponticum.
Les apothicaires savaient faire la différence, et démasquer la racine pontique quand on la glissait à la place de celle d’Asie.
La tige de vos tartes ?
La cousine de la racine qu’on soupçonnait de tricher.
De la racine au jardin, seul le nom a fait le voyage. Ce que l’on mange, c’est le pétiole, cette longue tige charnue qui porte la feuille. La racine est restée dans les livres d’officine. Quant à la feuille, large et nervurée comme une carte de géographie, elle ne se mange pas : elle est chargée d’acide oxalique.
Pour que la tige passe à table, il a fallu du sucre. La baisse du prix du sucre, aux XVIIIe et XIXe siècles, aide à ouvrir les cuisines à une plante trop acide pour se manger seule. À Deptford, au sud-est de Londres, un maraîcher nommé Joseph Myatt envoie vers 1810 ses fils vendre des tiges à Borough Market, un marché de la ville. Ils partent, raconte-t-on, avec cinq bottes.
Ils en vendent trois.
Les débuts sont modestes. La suite le sera beaucoup moins.
Il restait à adoucir la tige. Dans le West Yorkshire, au nord de l’Angleterre, des cultivateurs font leur spécialité d’une méthode qui tient du paradoxe, le forçage, et la tradition locale en fait remonter le début à 1877. On laisse d’abord les plants deux ans en plein champ, le temps de prendre le froid et de faire leurs réserves. Puis on les rentre dans des hangars chauffés où ne passe aucune lumière.
Dans le noir, la plante cherche un jour qu’elle ne trouve pas. Elle pousse vite, si vite que les producteurs disent l’entendre craquer dans le silence des hangars. Les tiges sortent d’un rose vif, plus tendres et moins acides que celles du plein air, coiffées de petites feuilles jaunes et recroquevillées. On les cueille à la lueur des bougies, pour ne pas rompre l’obscurité.
L’ombre sous appellation
Depuis 2010, la rhubarbe forcée du Yorkshire porte une appellation d’origine protégée européenne. Le « triangle de la rhubarbe » tient dans un coin du West Yorkshire, entre Wakefield, Morley et Rothwell, sur une vingtaine de kilomètres carrés ; à la grande époque, les hangars s’étendaient jusque vers Leeds et Bradford.
L’ombre sous appellation
Depuis 2010, la rhubarbe forcée du Yorkshire porte une appellation d’origine protégée européenne. Le « triangle de la rhubarbe » tient dans un coin du West Yorkshire, entre Wakefield, Morley et Rothwell, sur une vingtaine de kilomètres carrés ; à la grande époque, les hangars s’étendaient jusque vers Leeds et Bradford.
Une plante acide, adoucie par l’ombre.
Une couleur née sans soleil.
Une plante acide, adoucie par l’ombre.
Une couleur née sans soleil.
Fermentation ou macération : deux gestes
Premier geste : on hache les tiges, on en tire le jus, on ajoute du sucre et des levures, puis on attend. Pendant des semaines, de fines bulles montent et le jus travaille. La plante devient elle-même une boisson fermentée, par la même fermentation que celle qui fait naître le vin de raisin.
Second geste : on part d’un vin de raisin déjà fait, avec sa structure et sa fraîcheur, et l’on y laisse tremper des tiges fraîches le temps que la plante lui cède sa tension. C’est une macération : la rhubarbe entre dans un vin sans le devenir.
À l’atelier, nous avons choisi le second geste : nous laissons un vin blanc accueillir la tige.
« La rhubarbe entre dans un vin sans le devenir. »
L’Alchymiste, Le Grimoire
Le Vinum Rhei des pharmacopées était lui aussi une macération dans le vin. Mais il partait de la racine et il appartenait à l’officine : c’est un parent lointain, pas un ancêtre.
Le voisin le plus proche se trouve en Wallonie. À Arlon, au mois de mai, on fait macérer l’aspérule odorante dans du vin blanc, avec des oranges, pour préparer le maitrank : le même geste, autour d’une plante des sous-bois.
Le premier geste imite le vin.
Le second lui ouvre les bras.
Fermentation ou macération : deux gestes
Premier geste : on hache les tiges, on en tire le jus, on ajoute du sucre et des levures, puis on attend. Pendant des semaines, de fines bulles montent et le jus travaille. La plante devient elle-même une boisson fermentée, par la même fermentation que celle qui fait naître le vin de raisin.
Second geste : on part d’un vin de raisin déjà fait, avec sa structure et sa fraîcheur, et l’on y laisse tremper des tiges fraîches le temps que la plante lui cède sa tension. C’est une macération : la rhubarbe entre dans un vin sans le devenir.
À l’atelier, nous avons choisi le second geste : nous laissons un vin blanc accueillir la tige.
« La rhubarbe entre dans un vin sans le devenir. »
L’Alchymiste, Le Grimoire
Le Vinum Rhei des pharmacopées était lui aussi une macération dans le vin. Mais il partait de la racine et il appartenait à l’officine : c’est un parent lointain, pas un ancêtre.
Le voisin le plus proche se trouve en Wallonie. À Arlon, au mois de mai, on fait macérer l’aspérule odorante dans du vin blanc, avec des oranges, pour préparer le maitrank : le même geste, autour d’une plante des sous-bois.
Le premier geste imite le vin.
Le second lui ouvre les bras.
Ce que la rhubarbe fait dans le verre
Posez sur la table une truite fumée, un chèvre frais et un morceau de pain. Versez. Goûtez d’abord le verre seul, puis après une bouchée.
Vous pensiez que c’était une plante de dessert ?
Elle vous a menti depuis le début.
La tige de rhubarbe doit son acidité surtout à l’acide malique, celui de la pomme verte, avec un peu d’acide citrique et d’acide oxalique. Ce n’est pas l’acidité d’un bonbon. C’est une tension, comme un fil tendu entre deux bouchées.
Le vin blanc s’y prête parce que sa clarté laisse passer la plante sans l’écraser. Le hareng, le maquereau ou une tarte salée trouvent en elle le même contrepoint que la truite : une acidité qui appelle la bouchée suivante.
Ce que la rhubarbe fait dans le verre
Posez sur la table une truite fumée, un chèvre frais et un morceau de pain. Versez. Goûtez d’abord le verre seul, puis après une bouchée.
Vous pensiez que c’était une plante de dessert ?
Elle vous a menti depuis le début.
La tige de rhubarbe doit son acidité surtout à l’acide malique, celui de la pomme verte, avec un peu d’acide citrique et d’acide oxalique. Ce n’est pas l’acidité d’un bonbon. C’est une tension, comme un fil tendu entre deux bouchées.
Le vin blanc s’y prête parce que sa clarté laisse passer la plante sans l’écraser. Le hareng, le maquereau ou une tarte salée trouvent en elle le même contrepoint que la truite : une acidité qui appelle la bouchée suivante.
L’acide contre le gras
Plus le plat est riche, plus la rhubarbe a de quoi faire : elle répond au gras, et le dernier morceau paraît aussi net que le premier.
L’acide contre le gras
Plus le plat est riche, plus la rhubarbe a de quoi faire : elle répond au gras, et le dernier morceau paraît aussi net que le premier.
Une plante qui réveille avant de plaire, on la respecte en lui laissant son caractère. Nous avons voulu garder ce caractère dans La Claire Rhubarbe, notre boisson aromatisée à base de vin : un vin blanc, de la rhubarbe, du miel et du gingembre.
Une plante indocile.
Une bouteille qui s’en souvient.
Une plante qui réveille avant de plaire, on la respecte en lui laissant son caractère. Nous avons voulu garder ce caractère dans La Claire Rhubarbe, notre boisson aromatisée à base de vin : un vin blanc, de la rhubarbe, du miel et du gingembre.
Une plante indocile.
Une bouteille qui s’en souvient.
Chez Mich’ : la mémoire de la tige cassée
Avant d’être un nom sur une étiquette, Mich’ était une personne.
Micheline.
Ma mère.
C’est elle qui tendait la tige, au jardin. Et puis il y avait la compote. Rhubarbe et pommes. Cuites ensemble, mariées par le sucre, l’une apportant la tension, l’autre la douceur – un équilibre qui ne disait jamais son nom mais qui fonctionnait, dimanche après dimanche, dans la cuisine où ça mijotait doucement.
Ma mère ressemblait à cette plante. Caractère fort. Jamais facile au sens du chemin tracé d’avance. Mais honnête, droite : elle aimait ou elle n’aimait pas, et personne ne s’y trompait. Elle ne faisait pas semblant. Et derrière ce nerf, il y avait une générosité large et un réconfort qu’on trouvait dans les choses simples – un plat partagé, une porte ouverte, une rhubarbe au jardin qu’on cassait pour de rire et qu’on retrouvait, deux heures plus tard, mêlée aux pommes dans une casserole.
La tige qu’elle tendait au jardin. Le verre que nous tendons aujourd’hui.
C’était son geste.
C’est devenu le nôtre.
Ce soir, faites-le vôtre. Racontez à quelqu’un le fleuve, les caravanes et le feu de Kiakhta. Et quand la rhubarbe reviendra au jardin, cassez une tige à la base, pelez-la à demi, tendez-la à quelqu’un qui n’y a jamais goûté. Regardez la grimace.
Et dites-lui, comme on me l’a dit : « Mords dedans. »
Chez Mich’ : la mémoire de la tige cassée
Avant d’être un nom sur une étiquette, Mich’ était une personne.
Micheline.
Ma mère.
C’est elle qui tendait la tige, au jardin. Et puis il y avait la compote. Rhubarbe et pommes. Cuites ensemble, mariées par le sucre, l’une apportant la tension, l’autre la douceur – un équilibre qui ne disait jamais son nom mais qui fonctionnait, dimanche après dimanche, dans la cuisine où ça mijotait doucement.
Ma mère ressemblait à cette plante. Caractère fort. Jamais facile au sens du chemin tracé d’avance. Mais honnête, droite : elle aimait ou elle n’aimait pas, et personne ne s’y trompait. Elle ne faisait pas semblant. Et derrière ce nerf, il y avait une générosité large et un réconfort qu’on trouvait dans les choses simples – un plat partagé, une porte ouverte, une rhubarbe au jardin qu’on cassait pour de rire et qu’on retrouvait, deux heures plus tard, mêlée aux pommes dans une casserole.
La tige qu’elle tendait au jardin. Le verre que nous tendons aujourd’hui.
C’était son geste.
C’est devenu le nôtre.
Ce soir, faites-le vôtre. Racontez à quelqu’un le fleuve, les caravanes et le feu de Kiakhta. Et quand la rhubarbe reviendra au jardin, cassez une tige à la base, pelez-la à demi, tendez-la à quelqu’un qui n’y a jamais goûté. Regardez la grimace.
Et dites-lui, comme on me l’a dit : « Mords dedans. »
Sources principales
Quelques précisions sur nos sources. La phrase d’Ammien Marcellin est traduite par nos soins. L’identité de la racine que décrit Dioscoride reste discutée. Le Shennong bencao jing est un texte perdu, reconstitué à partir de citations plus tardives. La date de 1877 relève de la tradition ; l’anecdote des cinq bottes de Joseph Myatt est imprimée dès 1863 par Fearing Burr, qui la reprend d’un auteur antérieur. Le craquement des tiges est rapporté par les producteurs du Yorkshire eux-mêmes.
- Ammien Marcellin, Histoire (Res gestae), livre XXII, chapitre 8.
- Isidore de Séville, Étymologies, livre XVII, chapitre 9.
- François Rabelais, Tiers Livre, 1546, chapitres du Pantagruélion.
- Dioscoride, De materia medica, livre III.
- William Coxe, Account of the Russian Discoveries between Asia and America, Londres, 1780, appendice II, d’après le naturaliste Pallas, pour le monopole et le tri de Kiakhta.
- Fearing Burr, The Field and Garden Vegetables of America, Boston, 1863, pour Joseph Myatt et la culture de la rhubarbe au XIXe siècle.
- Royal Botanic Gardens, Kew, Plants of the World Online, pour les noms d’espèces.
- Royal Horticultural Society, fiche « Rhubarb », pour la culture et la cueillette.
- Règlement d’enregistrement de l’appellation d’origine protégée « Yorkshire Forced Rhubarb », 2010.
- C. J. Tower & Sons v. United States, United States Customs Court, 1947.
- Edinburgh New Dispensatory et United States Pharmacopoeia, XVIIIe et XIXe siècles, pour le Vinum Rhei.
Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.
Sources principales
Quelques précisions sur nos sources. La phrase d’Ammien Marcellin est traduite par nos soins. L’identité de la racine que décrit Dioscoride reste discutée. Le Shennong bencao jing est un texte perdu, reconstitué à partir de citations plus tardives. La date de 1877 relève de la tradition ; l’anecdote des cinq bottes de Joseph Myatt est imprimée dès 1863 par Fearing Burr, qui la reprend d’un auteur antérieur. Le craquement des tiges est rapporté par les producteurs du Yorkshire eux-mêmes.
- Ammien Marcellin, Histoire (Res gestae), livre XXII, chapitre 8.
- Isidore de Séville, Étymologies, livre XVII, chapitre 9.
- François Rabelais, Tiers Livre, 1546, chapitres du Pantagruélion.
- Dioscoride, De materia medica, livre III.
- William Coxe, Account of the Russian Discoveries between Asia and America, Londres, 1780, appendice II, d’après le naturaliste Pallas, pour le monopole et le tri de Kiakhta.
- Fearing Burr, The Field and Garden Vegetables of America, Boston, 1863, pour Joseph Myatt et la culture de la rhubarbe au XIXe siècle.
- Royal Botanic Gardens, Kew, Plants of the World Online, pour les noms d’espèces.
- Royal Horticultural Society, fiche « Rhubarb », pour la culture et la cueillette.
- Règlement d’enregistrement de l’appellation d’origine protégée « Yorkshire Forced Rhubarb », 2010.
- C. J. Tower & Sons v. United States, United States Customs Court, 1947.
- Edinburgh New Dispensatory et United States Pharmacopoeia, XVIIIe et XIXe siècles, pour le Vinum Rhei.
Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.