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Alchimie steampunk : ce que la science n'a pas pris à l'alchimiste

15 novembre 2025 par
Olivier Van Bunderen

À Londres, pendant les vacances de Noël 1860, un vieux savant se tient devant une bougie et promet à une salle de jeunes gens qu'aucune porte n'ouvre mieux sur les sciences de la nature. La chimie qu'il enseigne a congédié l'alchimiste des laboratoires depuis plus d'un siècle. Elle lui a pris son titre et sa place. Elle ne lui a jamais repris son feu : le steampunk le rallume aujourd'hui, dans un XIXe siècle rêvé tout de vapeur et de laiton. Reste à savoir où il brûle encore.

L’essentiel à retenir

Quand l'alchimie a-t-elle quitté les laboratoires ? Au XVIIIe siècle, plus par discrédit que par réfutation. En 1722, un chimiste dénonce devant l'Académie royale des sciences les « supercheries » de la pierre philosophale, et la chimie de Lavoisier achève la séparation à la fin du siècle.

Que reste-t-il de l'alchimie dans un verre ? Des mots, d'abord : alcool, eau-de-vie, esprit-de-vin. Et une graphie, alchymie, que l'on lisait dans les livres français d'autrefois.

L'alchimie spirituelle est-elle une invention du XIXe siècle ? Non. On la lit déjà à la fin du XVIe siècle chez le médecin Heinrich Khunrath, puis chez un cordonnier allemand. Le XIXe siècle lui donne des sociétés et des livres, et elle se pratique encore aujourd'hui.

D'où vient le mot « steampunk » ? D'une lettre parue en 1987 dans un magazine de science-fiction américain, signée d'un romancier qui cherchait, un peu par jeu, un nom pour les histoires victoriennes qu'il écrivait avec deux amis.

laboratoire d’alchimie steampunk avec cornues cuivre vapeur et lumière ambrée

Un laboratoire rêvé

Cornues, cuivres et lumière ambrée : c'est le décor que le steampunk prête à l'alchimiste, bien après son congé. Aucun laboratoire réel n'a ressemblé tout à fait à celui-ci, et c'est justement son affaire : il appartient au rêve. Image d'évocation.

Une bougie, un soir de Noël

Imaginez une nuit de décembre, à Londres. La ville disparaît.

Le brouillard, ce pea-souper épais que les Londoniens comparent à une soupe aux pois, avale les façades de briques. Les becs de gaz ne dessinent plus que des halos laiteux. Au loin, une locomotive siffle.

Poussez la porte de chêne usée, au fond d'une ruelle. Derrière, un laboratoire respire encore. Sur les planches, de la verrerie ; sous une cornue, une flamme bleue qui tremble ; dans l'air, l'odeur tiède du cuivre qui chauffe. Dans un ballon de verre, une lueur ambrée bat comme un cœur minuscule.

Tout semble prêt pour une expérience d'alchimie.

Et pourtant, sur le papier, plus aucun alchimiste ne devrait hanter ces lieux.

⁂

Ce laboratoire n'a jamais existé que dans les rêves du steampunk. Un autre, bien réel, s'ouvrait chaque hiver aux enfants de Londres. Pendant les vacances de Noël 1860-1861, à la Royal Institution, la société savante d'Albemarle Street, un homme de soixante-neuf ans s'avance devant un amphithéâtre rempli de jeunes gens. C'est Michael Faraday, le savant qui avait, trente ans plus tôt, fait naître un courant électrique d'un aimant en mouvement. Il a lancé ces conférences de Noël en 1825. Cette fois, il va parler pendant six séances d'un seul objet : une bougie.

Dès ses premières phrases, il fait sa promesse : « Il n'y a pas de meilleure porte, pas de porte plus ouverte, pour entrer dans l'étude de la philosophie naturelle, que de considérer les phénomènes physiques d'une bougie. » La philosophie naturelle, c'est le nom qu'on donne alors aux sciences de la nature. Et il ajoute : « Je revendique le privilège de parler aux jeunes gens comme un jeune homme moi-même. »

Il montre même, ce premier soir, une bougie tirée, dit-on, de l'épave du Royal George, un vaisseau de guerre englouti en 1782 devant Portsmouth. Plus de cinquante-sept ans sous l'eau salée avant qu'on la remonte, et la mèche prenait encore.

Une flamme qui avait dormi au fond de la mer.

C'est par elle que la chimie victorienne faisait entrer les enfants dans le laboratoire.

Deux savants sur la même chaise

Deux siècles plus tôt, un autre homme regardait déjà brûler son feu en se demandant où passait la matière. Pour le trouver, il faut revenir en Belgique, tout près de chez nous, en Brabant. Jan Baptist van Helmont naît à Bruxelles vers 1580, dans une famille de gentilshommes. Après son mariage, vers 1609, il s'installe à Vilvorde, au nord de la ville, et y mène ses expériences jusqu'à sa mort, en 1644. Sa vie n'a rien de tranquille : poursuivi par l'Inquisition pour un traité publié en 1621, il est assigné à résidence en 1634.

Il fait un jour brûler 62 livres de charbon de chêne. Il n'en reste qu'une livre de cendres. Où est passé le reste ? Pour Van Helmont, il s'est échappé en un esprit, et cet esprit réclame un nom. Il va le chercher du côté du « chaos » des anciens philosophes, ce désordre premier d'où sortent toutes choses. Il écrit gas. Le mot « gaz » vient de là. On le lit dans l'Ortus medicinae, le grand livre que son fils publie à Amsterdam en 1648, quatre ans après sa mort.

Ce même souffle, il le reconnaît au-dessus des cuves où le moût fermente. Il l'appelle gas sylvestre, le gaz « sauvage » : ce que nous nommons aujourd'hui le gaz carbonique, celui qui monte quand les levures transforment le sucre en alcool, au cœur de la fermentation. Parmi les premiers gaz que l'on ait nommés, il y a donc celui qui monte d'une cuve.

Le même homme raconte, dans le même livre, avoir changé du mercure en or avec un quart de grain d'une poudre reçue d'un inconnu. Il l'affirme ; c'est lui seul qui le raconte. Chez Van Helmont, l'alchimiste et le chimiste sont assis à la même table, et souvent sur la même chaise.

Au siècle suivant, la chaise est retirée. En 1722, le chimiste Étienne-François Geoffroy lit devant l'Académie royale des sciences, à Paris, un mémoire au titre sans appel : « Des supercheries concernant la pierre philosophale ». Le discrédit pèse plus lourd qu'aucune réfutation. À la fin du siècle, Antoine Lavoisier achève la séparation. En 1787, avec trois confrères, il rebaptise les substances dans une Méthode de nomenclature chimique ; en 1789, son Traité élémentaire de chimie fait de la balance l'arbitre du laboratoire.

Les mots, eux, ne suivent pas le mouvement. Ceux que les alchimistes ont laissés sur leurs étagères sont restés chez les distillateurs. L'alcool vient de l'arabe al-kuḥl, le khôl, une poudre très fine, devenue peu à peu l'essence la plus subtile d'une matière. L'eau-de-vie calque l'aqua vitae des savants latins des XIIIe et XIVe siècles. Et dans l'esprit-de-vin, on entend encore le spiritus latin, le souffle.

L'alchimiste perd son poste.

Le distillateur, lui, récupère son tablier.

Fleurus, juin 1794 : un ballon gonflé à la chimie

Nous écrivons ce Grimoire à Fleurus, et la plaine qui nous entoure garde une histoire que nous ne pouvions pas laisser de côté. Elle commence à Paris, le 8 mai 1794. Ce jour-là, Lavoisier monte à l'échafaud avec les autres fermiers généraux, les collecteurs d'impôts de l'Ancien Régime, dont il faisait partie. Il a cinquante ans. On prête au tribunal une phrase, « La République n'a pas besoin de savants », que personne n'a jamais retrouvée dans les pièces de l'époque. C'est une légende. Elle dit au moins ce que le siècle a perdu ce jour-là.

Sept semaines plus tard, le 26 juin, les armées de la République affrontent les Autrichiens et leurs alliés autour de Charleroi. C'est la bataille de Fleurus. Au-dessus des lignes françaises, un ballon de soie vernie monte au bout de ses câbles. Il s'appelle L'Entreprenant. Il a déjà servi devant Maubeuge et au siège de Charleroi, mais c'est ici qu'il entre dans l'histoire. Dans la nacelle se tiennent le capitaine Jean-Marie-Joseph Coutelle, chef de la compagnie d'aérostiers créée en avril, et le général Antoine Morlot. Ils observent les mouvements de l'ennemi pendant des heures, et leurs renseignements descendent le long des câbles.

En bas, il a fallu fabriquer le gaz qui les porte. Le procédé reprend la décomposition de l'eau que Lavoisier et son collègue Jean-Baptiste Meusnier avaient réalisée en 1783 et 1784, quand ils démontraient que l'eau n'est pas un élément. On a allumé un fourneau et chauffé au rouge des tubes de fonte remplis de fer, puis on y a fait passer de la vapeur d'eau. Au contact du fer brûlant, l'eau se défait et l'hydrogène s'en échappe.

Le steampunk n'existe pas encore : le ballon est de soie, et personne ne le trouve rétro. Mais le genre n'aura qu'à reprendre l'image : la nacelle au-dessus de la bataille, et le fourneau rougi en dessous.

La chimie qui a congédié l'alchimiste soulève donc un ballon, sept semaines après la mort de l'homme qui l'avait refondée.

Avec du feu, du fer et de l'eau.

Le siècle de la Fée Électricité

Au XIXe siècle, le savant prend la place du mage sur l'estrade, et le public paie son billet pour voir la science faire des tours. En décembre 1862, à la Royal Polytechnic Institution de Londres, le chimiste John Henry Pepper fait apparaître un spectre sur scène. Une plaque de verre inclinée et un acteur caché suffisent : le fantôme d'un conte de Charles Dickens, The Haunted Man, flotte devant des spectateurs saisis. L'illusion, adaptée d'un dispositif inventé par Henry Dircks, porte encore le nom de son montreur : le « fantôme de Pepper ».

démonstration scientifique victorienne avec bobine électrique et instruments de cuivre

La science en spectacle

Une bobine, des cuivres qui brillent : au XIXe siècle, on venait voir le savant comme on vient voir un illusionniste, en se demandant où est le truc. Image d'évocation.

À Paris, l'électricité devient une fée. L'expression « Fée Électricité » circule dans la presse à la fin du siècle, d'une exposition à l'autre, jusqu'au Palais de l'Électricité de l'Exposition universelle de 1900. Le peintre Raoul Dufy la fixe pour de bon en 1937, dans une immense peinture murale qui porte ce nom. La fée doit un peu de sa baguette à un Wallon. Zénobe Gramme, né en 1826 à Jehay-Bodegnée, près de Liège, présente en 1871 à l'Académie des sciences de Paris une machine qui produit un courant continu. La fée parle donc un peu wallon.

Le magicien du siècle porte une redingote. Il ne trace plus de pentacle, il déclenche des étincelles ; il ne parle plus d'esprits métalliques, mais de fluides et de courants.

Plus le savant explique, plus il fournit d'images au merveilleux.

Le feu de l'alchimiste a simplement changé de fil.

Le laboratoire intérieur

Pour voir que le laboratoire avait une seconde porte, il faut revenir en arrière, bien avant les fées et les dynamos. En 1600, à Görlitz, en Haute-Lusace, sur l'actuelle frontière entre l'Allemagne et la Pologne, un cordonnier de vingt-cinq ans regarde la lumière jouer sur un plat d'étain. Il s'appelle Jakob Böhme. Selon son biographe et disciple Abraham von Franckenberg, qui raconte la scène en 1651, il y aurait vu s'ouvrir d'un coup le cœur de la nature.

Douze ans plus tard, il met cette lumière par écrit dans l'Aurora. Le pasteur de Görlitz, Gregor Richter, le dénonce en chaire et obtient qu'on lui interdise d'écrire. Böhme se tait cinq ans, puis reprend la plume. Il emprunte aux alchimistes leur soufre, leur mercure et leur sel, et s'en sert pour décrire autre chose qu'un métal : un homme qui se transforme. Il meurt en 1624. Deux siècles plus tard, le philosophe Hegel l'appellera « le premier philosophe allemand ».

À la même époque, le médecin allemand Heinrich Khunrath fait graver, pour son Amphitheatrum sapientiae aeternae, une planche qui montre une pièce où l'on prie d'un côté et où l'on chauffe les fioles de l'autre. Ce feu-là ne se presse pas. Il brûle dans l'athanor, du mot arabe at-tannūr, le four : une chaleur douce et constante, que l'on entretient parfois des semaines. Un feu qu'on ne laisse jamais mourir.

athanor et symboles alchimiques sur une table de laboratoire ancien

Le four patient

C'est dans l'athanor que l'alchimiste logeait son vase scellé, celui que les traités appellent l'« œuf philosophique », pour le laisser mûrir au feu. Image d'évocation.

Au XIXe siècle, cette lecture devient un courant. En 1850, à Londres, une jeune femme de trente-trois ans, Mary Anne South, plus tard connue sous son nom d'épouse, Atwood, publie sans nom d'auteur A Suggestive Inquiry into the Hermetic Mystery. Elle y soutient que l'alchimie a toujours été d'abord une voie spirituelle. Selon le récit transmis en 1918 par Walter Leslie Wilmshurst, qui préfaça la réédition, elle et son père en auraient racheté les exemplaires invendus pour les brûler, craignant d'en avoir trop dit.

En France, l'occultiste Éliphas Lévi dessine pour son Dogme et rituel de la haute magie (1854-1856) un Baphomet, figure ailée à tête de bouc, qui porte deux mots sur les bras : solve, « dissous », et coagula, « rassemble ». À Londres, en 1888, une société initiatique, l'Ordre hermétique de la Golden Dawn, fait de l'alchimie l'une des langues de son enseignement, comme d'autres cercles de l'époque qui cherchaient à réenchanter le savoir par le rituel.

Cette lecture-là n'a jamais quitté la pièce. En 1944, le psychiatre suisse Carl Gustav Jung lit, dans Psychologie und Alchemie, les images des alchimistes comme le récit d'une transformation intérieure. Elle passe de livre en livre et de cercle en cercle. Elle se transmet encore aujourd'hui, et parfois de la main à la main : on en retrouvera le geste plus loin, près de l'alambic.

On a fermé une porte du laboratoire.

L'autre donnait vers l'intérieur.

De Jekyll à l'ingénieur-mage

Pendant que les occultistes lisent l'alchimie au-dedans, les romanciers la mettent en scène. Dans Frankenstein (1818), Mary Shelley fait de son héros, Victor, un jeune savant qui dévore les vieux alchimistes avant de passer à la chimie moderne et au galvanisme : sa transmutation porte sur le corps, une vie tirée de la matière morte. Dans L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886), Robert Louis Stevenson donne au docteur une potion qui sépare l'honnête homme de sa part obscure : la transmutation touche la psyché. Dans Le Portrait de Dorian Gray (1890), Oscar Wilde laisse le jeune homme intact et fait vieillir son portrait à sa place : c'est l'âme qui se corrompt, et l'image qui en porte les marques.

Ces romans ne sont pas steampunk, ils le préparent. Le mot arrive bien plus tard. En avril 1987, le magazine de science-fiction Locus publie une lettre du romancier californien K. W. Jeter. Ses amis Tim Powers et James Blaylock et lui écrivent des fantaisies victoriennes, et il leur faudrait un nom collectif, quelque chose comme « steam-punks », un clin d'œil au cyberpunk alors à la mode. La plaisanterie a pris.

Depuis, le genre imagine un XIXe siècle où la vapeur et les engrenages n'auraient jamais cédé la place, et l'alchimiste y renaît en ingénieur-mage. Au Japon, le manga Fullmetal Alchemist, d'Hiromu Arakawa (2001-2010), adapté en anime, fait de l'alchimie une science d'État soumise à une loi d'« échange équivalent » : pour obtenir quelque chose, il faut céder quelque chose de valeur égale. L'alchimie de fiction a d'ailleurs des voisines plus buvables : les potions et les chopes des tavernes de la fantasy.

En Belgique, le Bruxellois François Schuiten dessine depuis 1983, avec le scénariste Benoît Peeters, Les Cités obscures, une œuvre souvent rapprochée du rétrofuturisme. En 1994, Schuiten a habillé la station de métro Arts et Métiers, à Paris, de cuivre riveté et de hublots, comme l'intérieur d'un sous-marin de Jules Verne.

L'alchimiste a changé de costume.

Il a gardé le feu sous la cornue.

alchimiste ingénieur steampunk dans un atelier de cuivre et d’engrenages

L’ingénieur qui garde le mystère

Dans le steampunk, réparer une machine et tracer un symbole relèvent du même élan : comprendre la matière sans lui retirer son âme.

Le feu sous l'alambic

Pour retrouver aujourd'hui le feu de l'alchimiste, inutile d'ouvrir un manga. Il suffit d'entrer dans une distillerie. Le cuivre de l'alambic luit sous la lampe, la chaleur monte du foyer, et l'on regarde un liquide s'élever en vapeur, se condenser, puis retomber goutte à goutte.

Ce cuivre a, lui aussi, un nom d'alchimiste. Le mot vient du latin cuprum, tiré de aes cyprium, le « bronze de Chypre ». Chypre est l'île où la légende fait naître Vénus, et c'est à Vénus que les alchimistes ont confié ce métal dans leurs tables. Pourquoi il habille encore presque tous les alambics, l'article Le cuivre dans la distillation le raconte.

alambic en cuivre dans une distillerie artisanale comme athanor moderne

Le cuivre et la flamme

Le col de cygne conduit la vapeur vers le serpentin, où elle redevient liquide. Image d'évocation.

L'alambic a gardé le principe et les mots de l'alchimiste. Sa doctrine, elle, est restée dans les livres. Vers 1351, le franciscain Jean de Roquetaillade décrivait une eau ardente distillée et redistillée jusqu'à en tirer ce qu'il appelait la « quintessence », la cinquième essence. Le distillateur d'aujourd'hui repasse encore souvent son eau-de-vie dans l'alambic. Il y cherche désormais un goût.

À l'atelier, nous ne cachons pas d'où vient le nom de notre liquoristerie. Le y de L'Alchymiste n'est pas une coquille. C'est une graphie ancienne, qu'on lisait dans les livres français du XVIe au XVIIIe siècle, à côté d'alchimie. Il dit seulement de quelle famille de gestes nous nous sentons proches, sans faire de nous des mages ni des souffleurs, comme on appelait par moquerie les alchimistes penchés sur leur soufflet.

Notre geste à nous est plus lent que celui de l'alambic. Nous faisons macérer : nous confions une plante ou un fruit au vin ou à l'alcool, puis nous attendons que la matière se défasse et cède au liquide ce qu'elle a de plus subtil. Les alchimistes avaient un mot pour ce moment où une forme se dissout : solve. Ce n'est qu'une image d'atelier, mais elle dit juste ce qui se passe pendant la macération.

D'autres vont plus loin. Depuis les années 1960, dans le sillage de l'Américain Frater Albertus et de la Paracelsus Research Society qu'il fonde à Salt Lake City, des praticiens de la spagyrie (un mot attribué à Paracelse, le médecin et alchimiste suisse du XVIe siècle) font macérer une plante, la distillent, calcinent le résidu jusqu'à la cendre blanche, en tirent les sels, puis réunissent le tout. Dissoudre, puis rassembler : c'est le solve et coagula fait de la main. Le liquoriste, lui, en reconnaît seulement le geste, comme on reconnaît un cousin dans la rue.

L'alchimie a perdu son laboratoire, pas sa langue : on la parle encore partout où une matière se transforme lentement, au feu ou au temps.

Souvent aux deux.

Retour au brouillard

Le brouillard de Londres s'est levé, mais la vapeur ne s'est jamais tout à fait dissipée. Elle flotte au-dessus des alambics et entre les pages des romans, partout où quelqu'un tient encore une flamme à hauteur d'yeux.

Ce soir, faites comme Faraday devant ses jeunes auditeurs. Allumez une bougie et regardez-la vraiment : la petite coupe de cire fondue qui se creuse au pied de la mèche, le bleu au bas de la flamme, le jaune au-dessus. Puis levez votre verre devant elle, et regardez le feu passer à travers le liquide.

Et si vous avez, vous aussi, un atelier, un laboratoire ou un costume d'ingénieur-mage qui attend dans une armoire, racontez-le-nous. Nous serions heureux de recevoir vos récits.

Le laboratoire est ouvert.

À toi de jouer.

Sources principales

Les dates et les attributions de cet article suivent les éditions et les travaux ci-dessous. Le procédé employé à Fleurus est décrit par les historiens de la science révolutionnaire, notamment C. C. Gillispie. Van Helmont naît en 1579 ou 1580 selon le style de l'année. Faraday présente lui-même la bougie du Royal George comme tirée de l'épave « dit-on ». L'épisode du plat d'étain de Böhme vient de son biographe, vingt-sept ans après sa mort ; le récit des exemplaires brûlés d'Atwood est rapporté en 1918 par un proche de la tradition ; la gravure de Khunrath appartient à un livre paru en 1595 et augmenté en 1609. Les citations de Faraday sont traduites par nos soins.

  • J. B. van Helmont, Ortus medicinae, Amsterdam, Elzevier, 1648.
  • É.-F. Geoffroy, « Des supercheries concernant la pierre philosophale », Mémoires de l'Académie royale des sciences, 1722.
  • A. Lavoisier et al., Méthode de nomenclature chimique, 1787 ; A. Lavoisier, Traité élémentaire de chimie, 1789.
  • M. Faraday, A Course of Six Lectures on the Chemical History of a Candle, éd. W. Crookes, Londres, 1861.
  • A. von Franckenberg, biographie de Jakob Böhme, rédigée en 1651.
  • H. Khunrath, Amphitheatrum sapientiae aeternae, 1595 ; Hanau, 1609.
  • [M. A. South], A Suggestive Inquiry into the Hermetic Mystery, Londres, 1850 ; réédition Belfast, 1918, introduction de W. L. Wilmshurst.
  • É. Lévi, Dogme et rituel de la haute magie, Paris, 1854-1856.
  • K. W. Jeter, lettre publiée dans Locus, avril 1987.
  • C. G. Jung, Psychologie und Alchemie, Zurich, 1944.
  • J. R. Partington, A History of Chemistry, vol. 2, Londres, 1961.
  • C. C. Gillispie, Science and Polity in France: The Revolutionary and Napoleonic Years, Princeton, 2004.
  • L. M. Principe, The Secrets of Alchemy, Chicago, 2013.
  • Trésor de la langue française informatisé (TLFi) : alcool, athanor, eau-de-vie.
  • Les illustrations de cet article sont des images d'évocation créées pour l'occasion.


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