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L’alcool en temps de guerre : pinard, gnôle et distillations clandestines

6 juin 2025 par
Olivier Van Bunderen


Un gobelet de métal à anse, le bord cabossé, qui tinte contre la gourde à chaque pas : c’est le quart, que le soldat français de 14-18 gardait à portée de main. Les états-majors y versaient l’alcool pour tenir les hommes. Qu’en ont fait les hommes et les femmes, eux, dans une Belgique que deux guerres ont traversée ?

On leur versait l’alcool comme une ration. Ils en ont fait autre chose : un verre qu’on partage, une recette qu’on garde.

L’essentiel à retenir

  • Que buvait-on dans les tranchées de 14-18 ? Ce que l’armée versait. Les Français recevaient du vin, dont la ration a triplé pendant la guerre, et parfois une petite dose d’eau-de-vie. Les Britanniques recevaient du rhum, au petit matin.
  • Et le café belge, après la Grande Guerre ? Il perd ses alcools forts. Une loi votée en 1919 les chasse du comptoir pour soixante-quatre ans.
  • Et sous l’Occupation de 1940-1944 ? La pénurie aurait fait sortir des alambics de fortune, cachés à l’occupant comme au fisc, et certains auraient fonctionné après la Libération.
gourde militaire ancienne et quart métallique sur une caisse en bois, éclairés par une bougie

Le quart, la gourde

Image d’évocation. Deux objets de série que le soldat ne quittait pas, du cantonnement à la tranchée. S’il en dort un dans une armoire de votre famille, la fin de cet article s’adresse à vous.


Un tonnelier au front, et le vin dans le quart

Louis Barthas connaissait le vin bien avant que l’armée ne le lui verse. Il était tonnelier à Peyriac-Minervois, dans les vignes de l’Aude, et fabriquait les tonneaux où on le garde. Mobilisé en 1914, il est caporal. Pendant toute la guerre, il note ce qu’il voit, avant de tout recopier dans des cahiers. Le livre paraît en 1978 sous le titre Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918. On y croise le vin et l’eau-de-vie, l’ordinaire de la tranchée.

Le vin est entré dans la ration des poilus, comme on surnomme les soldats français, dès l’automne 1914. Ils en reçoivent un quart de litre par jour au début, un demi-litre en 1916, trois quarts de litre en 1918 : la dose a grimpé avec la guerre. Ceux qui en voulaient davantage l’achetaient, et c’est de là que viennent les récits d’un litre par jour. Les soldats l’appellent le pinard.

Pour l’état-major, ce vin soutenait le moral des troupes : c’était l’argument de l’intendance, repris par la presse de l’époque, et une aubaine pour les vignerons du Midi. Pour ceux qui le recevaient, dans la boue et le froid des tranchées, c’était surtout le moment où chacun tendait son quart.

La gnôle, elle, suivait un autre chemin. Cette eau-de-vie était distribuée à part, à petite dose et sans régularité : par grand froid, et parfois avant une attaque. Le petit verre bu avant de sortir de la tranchée est entré dans les récits de soldats.

Il n’en est plus sorti.

Trois lettres sur une cruche

Sur le front voisin, chez les Tommies, ainsi qu’on appelait les soldats britanniques, l’alcool avait son heure : l’aube. C’est le stand-to, la mise en alerte du petit matin. Chaque homme se poste alors au parapet, fusil en main, parce que l’attaque se redoute au lever du jour. C’est le moment où passe le sous-officier avec une cruche en grès, et le rhum descend dans les gobelets, une petite mesure à la fois. On devine l’odeur, lourde et sucrée, dans l’air froid.

Dans la Royal Navy, la marine britannique, la ration quotidienne de rhum a duré plus de deux siècles. Elle n’a été supprimée que le 31 juillet 1970, un jour que les marins ont baptisé Black Tot Day (un tot, c’est le petit verre).

cruche en grès posée dans un abri de tranchée, planches et sacs de sable

La cruche du sous-officier

Image d’évocation. En grès, fermée d’un bouchon, elle contenait un gallon britannique, environ quatre litres et demi.


Sur le flanc de ces cruches, trois lettres sont imprimées : SRD. Que voulaient-elles dire ? Supply Reserve Depot, répondent les uns. Service Rum Diluted, avancent d’autres, et l’on trouve encore Special Red Demerara. Aucune lecture ne s’est imposée. Les soldats, eux, avaient leur version.

Seldom Reaches Destination : « arrive rarement à destination ». D’autres disaient Soon Runs Dry, « bientôt à sec ».

SRD n’a pas trouvé de sens officiel. Il avait trouvé son public.

Noël 1914, à Plugstreet

Ploegsteert est un village collé à la frontière française. En 1914, il est en Flandre-Occidentale ; il est aujourd’hui dans le Hainaut, comme Fleurus, depuis que sa commune a changé de province en 1963. Les Tommies, qui tiennent le secteur cet hiver-là, l’ont rebaptisé Plugstreet. C’est plus facile à dire.

Le 25 décembre 1914, sur plusieurs portions du front, des soldats britanniques et allemands sortent de leurs tranchées sans en avoir reçu l’ordre. Ils se rejoignent dans le no man’s land, la bande de terre qui sépare les deux lignes. Ce sont des trêves locales, de quelques heures, parfois davantage, et ce coin de Belgique en a connu plusieurs.

À Saint-Yvon, un hameau de Ploegsteert, Bruce Bairnsfather est lieutenant dans un régiment d’infanterie anglais, le 1st Royal Warwickshire. Il a vingt-sept ans et il dessine : il créera bientôt Old Bill, un vieux soldat de caricature que toute l’armée britannique connaîtra. Ce jour-là, au milieu des lignes, il fait un échange avec un Allemand. Il le racontera en 1916 dans un livre de souvenirs, Bullets & Billets. Il est rentré dans sa tranchée avec des boutons allemands.

L’alcool, on le trouve dans un autre récit, à quelques kilomètres de là, en France, devant Frelinghien. Frank Richards, simple soldat d’un régiment gallois, le 2nd Royal Welch Fusiliers, y tient la tranchée. Dans ses souvenirs, Old Soldiers Never Die (1933), il raconte des tonneaux de bière passés d’une ligne à l’autre.

Ces trêves ne se répéteront plus à cette échelle : les états-majors y veillent.

Dans la guerre, un verre peut être une ration, ou un geste de paix. Ce Noël-là, ce fut de la bière.

Une Belgique privée de son cuivre

Une cuve de cuivre, c’est un ventre rouge qui sonne sous le poing. Pour une industrie de guerre, c’est aussi un stock de métal tout prêt.

En août 1914, l’armée allemande envahit la Belgique et l’occupe presque entière jusqu’en 1918. Seul un ruban de terre derrière l’Yser reste libre, tenu par l’armée belge. L’occupant gouverne par arrêtés. Parmi eux viennent les réquisitions de métaux, et les brasseries y laissent leur cuivre : cuves, chaudières, le métal même du métier. Ce métal conduit la chaleur mieux que presque tout autre : c’est une des raisons qui ont fait du cuivre le métal des alambics.

intérieur d'une brasserie ancienne avec une cuve de brassage en cuivre

Une cuve de cuivre

Image d’évocation. C’est ce métal que les réquisitions de 14-18 sont venues chercher dans les brasseries belges : l’outil même du brasseur.


La paix revenue, c’est le café qui change. Le 29 août 1919, la Belgique adopte une loi qui chasse les alcools forts du comptoir. On l’appelle la loi Vandervelde, du nom d’Émile Vandervelde, ministre socialiste de la Justice. Le genièvre, le pèkèt des Wallons, est une eau-de-vie de grain parfumée aux baies de genévrier. On le buvait au café ; il ne s’achète plus qu’à emporter, et par deux litres au minimum.

Le Belge n’a pas renoncé au genièvre. Il l’a acheté par deux litres, et bu chez lui.

Cacher un alambic, cacher un aviateur

Un alambic de fortune ne demande pas grand-chose : de quoi chauffer, de quoi refroidir, un peu de métal et beaucoup d’aplomb. Des fruits, du grain, tout ce qui fermente peut y passer. On peut se figurer l’odeur de fruit chaud qui s’échappe d’une grange, et qu’il faudrait cacher aux voisins.

petit alambic de fortune caché dans une grange sous la paille

L’alambic sous la paille

Image d’évocation. La paille est notre image ; la cachette reste à retrouver.


En mai 1940, la Belgique est envahie une seconde fois, et occupée tout entière jusqu’à la Libération, à l’automne 1944. Avec l’occupant revient la pénurie : ce qui se mange et se boit devient rare, et cher. Et depuis 1919, les alcools forts ne se servent déjà plus au café. C’est dans ce manque que des alambics de fortune auraient repris du service.

Une distillation improvisée coupe mal. Les premières gouttes qui sortent d’un alambic, les têtes, concentrent les composés les plus volatils, et un distillateur les met de côté. Dans un appareil bricolé, sans thermomètre ni apprentissage, elles pouvaient rester dans le verre. Séparer les têtes, le cœur et les queues, c’est tout le métier.

On cachait d’autres choses, dans la Belgique occupée. Des aviateurs alliés, abattus au-dessus du pays, qu’il fallait conduire à travers la France jusqu’en Espagne, d’où ils pouvaient regagner l’Angleterre. En 1941, une Bruxelloise de vingt-quatre ans, Andrée De Jongh, que ses compagnons appellent Dédée, fonde une filière d’évasion : le réseau Comète. Elle ne se contente pas de l’organiser : elle franchit elle-même les Pyrénées, à pied, avec ceux qu’elle guide.

Une telle filière tient par ses étapes, des gens ordinaires qui cachent un aviateur une nuit, puis le confient au suivant. Les relais documentés sont surtout des maisons particulières. Il y eut aussi, parfois, un café.

Le café avait pour lui sa banalité. On y entre, on en sort, personne ne compte. Le choc d’un verre sur le zinc, une partie de cartes, le brouhaha d’un café populaire : le bruit couvre ce qu’on se dit à voix basse. Sous l’Occupation, ce qui y circulait le mieux, ce n’était pas le genièvre : c’étaient les nouvelles.

De ce monde de silences est née une image que l’on raconte volontiers de la Résistance. Une bouteille, débouchée au retour d’une mission ou gardée intacte pour le jour de la victoire, que l’on se passait avant de se séparer. Pour la Belgique, nous ne l’avons vue portée par aucun objet ni aucun document : c’est une légende. La bouteille, on la cherche encore. Le geste, chacun le connaît.

À la Libération, on cesse de cacher les aviateurs. Pour les alambics, rien n’est moins sûr. Des installations auraient encore été découvertes en Belgique dans les années qui suivent, tant que le rationnement dure et que l’alcool reste rare. La guerre était finie. La pénurie, pas encore.

Ce que la guerre a laissé dans nos verres

« Ce que les archives taisent, les familles l’ont parfois gardé. »

Pendant les deux guerres, quand les hommes étaient au front, prisonniers ou envoyés travailler en Allemagne, ce sont souvent les femmes qui ont tenu les fermes, les commerces et les cafés. Les liqueurs et les vins de fruits faits à la maison passaient en général par leurs mains.

Les archives les nomment rarement. Ce que les archives taisent, les familles l’ont parfois gardé : un carnet au fond d’un tiroir, une recette qu’on dit de mémoire.

À l’atelier, nous lisons une recette de fruits comme une recette de patience. Elle ne demande ni alambic ni usine : un bocal, des fruits, de quoi les couvrir, et des semaines. C’est la macération, que nous pratiquons chaque jour. En temps de pénurie, le sucre et l’alcool manquaient. Le temps, jamais.

carnet de recettes ancien, bouteille d'eau-de-vie maison et poires sur une table de ferme

Le carnet aux poires

Image d’évocation. Aucune recette de pénurie belge n’a pu être datée pour ces pages : c’est la pièce qui manque, et la raison de l’appel qui suit.


Un verre partagé n’efface pas la guerre. Il rappelle seulement qu’on a continué à se retrouver.

⁂

Chez L’Alchymiste, nous ne proposons pas de rituel. Mais si vous levez un verre le 11 novembre, jour de l’Armistice, levez-le en silence, ou avec un prénom : celui d’un arrière-grand-père de l’Yser, ou d’une grand-mère qui gardait les bocaux.

Et si un quart cabossé dort dans une armoire de votre famille, ou une bouteille gardée depuis la guerre, un carnet, un récit, écrivez-nous. Nous serions honorés de vous lire.

Sources principales

Les chiffres de la ration de vin viennent de la recherche de Christophe Lucand ; le « litre par jour » qu’on lit souvent ajoute à la ration le vin acheté par les soldats. Le sens des lettres SRD n’a été fixé par aucun document officiel connu, et plusieurs lectures circulent. Ploegsteert appartenait en 1914 à la Flandre-Occidentale ; les communes de l’actuelle Comines-Warneton ne sont rattachées au Hainaut que depuis 1963. Le récit de Frank Richards situe la bière de Noël devant Frelinghien, en France ; Henry Williamson, de la London Rifle Brigade, a lui aussi raconté la trêve du bois de Ploegsteert dans une lettre à sa mère. Pour la distillation clandestine en Belgique occupée et dans l’après-guerre, nous n’avons pas encore trouvé d’affaire datée : elle est racontée au conditionnel. Les relais de Comète documentés sont surtout des maisons particulières.

  • Christophe Lucand, Le Pinard des poilus. Une histoire du vin en France durant la Grande Guerre (1914-1918), Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2015.
  • Louis Barthas, Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, Maspero, 1978 (rééd. La Découverte).
  • Gaston Esnault, Le Poilu tel qu’il se parle, Paris, Bossard, 1919.
  • Bruce Bairnsfather, Bullets & Billets, Londres, 1916.
  • Henry Williamson, lettre à sa mère du 26 décembre 1914.
  • Frank Richards, Old Soldiers Never Die, Londres, Faber & Faber, 1933.
  • Malcolm Brown et Shirley Seaton, Christmas Truce, Londres, Leo Cooper / Secker & Warburg, 1984.
  • Stanley Weintraub, Silent Night: The Story of the World War I Christmas Truce, New York, Free Press, 2001.
  • Loi du 29 août 1919 sur le régime de l’alcool, Moniteur belge ; loi du 28 décembre 1983 (Justel).
  • Airey Neave, Little Cyclone, Londres, Hodder & Stoughton, 1954 ; fonds Comète du CegeSoma (Archives de l’État, Bruxelles).
  • Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.


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