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Attendre la gelée : ce que le froid change aux prunelles

17 octobre 2026 par

Les prunelles sont sur la haie, et pourtant les cueilleurs attendent la gelée. Une règle que chacun applique et que personne n’explique. Nous avons cherché ce que le froid fait au fruit de l’épine noire, et la réponse vous donne rendez-vous à la haie.

L’essentiel à retenir

  • Quand cueillir les prunelles ? Après les premières gelées : la règle est écrite depuis au moins le XIXᵉ siècle. En octobre, repérez déjà votre haie.
  • Pourquoi attendre ? Crue, la prunelle serre la bouche ; après la gelée, elle se laisse manger. Le froid n’y agit pas comme on le raconte.
  • Et le congélateur ? Dans la famille de l’un de nos cofondateurs, il tenait le rôle de la gelée. Nous n’avons trouvé aucune mesure sur la prunelle : faites l’essai.
  • Prunelle ou cenelle ? La prunelle est bleu-noir, couverte d’une poussière bleue, avec un noyau ; la cenelle de l’aubépine est rouge.
  • Une seule règle de main. On ne casse pas les noyaux.

« […] qui ne sont mangeables qu’après que la gelée a passé dessus. » Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, article « blosse ».

Haie de prunelliers épineux chargée de petits fruits bleu-noir pruinés, sous une lumière d’automne.

La haie en octobre

Les fruits tiendront sur la branche une grande partie de l’hiver : rien ne presse, on attend la gelée. Image d’évocation créée pour cet article.

Un automne trop doux à Malonne

« La prunelle a été le premier alcool que j’ai fait. » Judicaël Thaulez, cofondateur de L’Alchymiste, ajoute aussitôt : « C’est probablement lui qui m’a donné le goût d’en créer. »

Tout commence avec son père, « un caractère de cinsî », dit Judicaël, du mot wallon qui désigne le fermier : des poules, un grand potager, la pêche, la cuisine et ses pigeons. C’est lui qui a appris à son fils à cuisiner, à faire du fromage, et de l’alcool.

Judicaël a une douzaine d’années quand la famille s’installe à Malonne, aux portes de Namur, juste en bord de forêt. On y trouve de tout : du muguet au printemps, des champignons en automne, des faînes, des nèfles, des prunelles. L’enfant rapporte un échantillon de tout ce qu’il ne connaît pas. Un jour, dans sa récolte, son père voit ces petites baies.

Le week-end suivant, ils font tous les deux le tour des haies de prunelliers des environs : le père a l’idée d’une liqueur. Normalement, explique-t-il, il faut attendre que les premières gelées rendent le fruit blet, comme pour les nèfles. Mais, comme pour elles, « il y avait toujours moyen de pallier un automne trop doux ».

La récolte est rincée, sommairement égouttée, puis elle passe la nuit dans le coin le plus froid de la maison.

La gelée, cette fois, sort d’un congélateur.

Judicaël le dit à sa façon : au matin, le fruit prend « un goût plus sucré ». Sans cette nuit, « c’est une torture à manger », et surtout les goûts ne se révèlent pas dans la liqueur. Le lendemain, père et fils passent la journée à entailler les fruits et à les répartir dans des bouteilles, avec du sucre, avant de verser l’alcool. Les bouteilles descendent à la cave, pour quelques années.

Une main d’adulte entaille une prunelle au couteau sur une planche de bois, une main d’enfant en tient une autre

Le geste du lendemain

Une main d’adulte, une main d’enfant : on apprend à deux, une prunelle après l’autre. Image d’évocation créée pour cet article.

Ce truc de famille s’appuie sur une règle plus vieille que lui, et sur un fruit plus vieux encore. Avant d’y venir, goûtez.

Une prunelle sous le pouce

Frottez une prunelle du pouce : le bleu s’en va. Dessous, la peau est presque noire, et l’épine a déjà accroché votre manche.

Croquez. La bouche se serre, la langue sèche.

Le fruit vous dit non avant même que vous l’ayez avalé.

Ce voile bleu qui part au premier frottement s’appelle la pruine. L’arbuste qui porte la prunelle, le prunellier (Prunus spinosa), arme nos haies de ses épines ; on l’appelle aussi l’épine noire. Ses fleurs blanches s’ouvrent en mars ou en avril, avant les feuilles.

Ce fruit têtu, on l’a retrouvé là où personne ne l’attendait : dans la glace des Alpes.

Le 19 septembre 1991, deux randonneurs allemands, Erika et Helmut Simon, découvrent un corps gelé à 3 210 mètres d’altitude, au Tisenjoch, un col des Alpes de l’Ötztal, à la frontière entre l’Autriche et l’Italie. L’homme est mort entre 3350 et 3120 avant notre ère. On l’appellera Ötzi.

Sur les lieux, les fouilles de 1991 et de 1992 livrent quantité de restes végétaux. Parmi les plantes comestibles, on a retrouvé près de lui de l’engrain, un blé ancien, de l’orge… et de la prunelle.

On la cueillait déjà. Vers 3380 avant notre ère, à Arbon, sur la rive suisse du lac de Constance, les habitants d’un village au bord de l’eau ramassaient des glands, des pommes sauvages et des prunelles.

Plus de cinq mille ans ont passé. Le fruit n’a pas changé d’avis.

Il serre toujours la bouche.

Les cueilleurs d’aujourd’hui, eux, ont une règle : attendez la gelée. Pourquoi attendre le froid pour un fruit qui est déjà là ? Et que fait-il, ce froid, que le congélateur de Malonne savait imiter ? Nous avons voulu le savoir.

La règle de la gelée

La règle se lit noir sur blanc. Au XIXᵉ siècle, le dictionnaire d’Émile Littré relève un mot de Basse-Normandie, la « blosse » : ce sont les prunelles, « qui ne sont mangeables qu’après que la gelée a passé dessus ». Le lexicographe la note sans l’expliquer. La règle a donc au moins un siècle et demi.

Le prunellier n’est pas seul à se servir de ses épines. Arbuste des haies vives et défensives, il loge un locataire singulier, que signale la fiche de la Province de Liège : la pie-grièche écorcheur, un petit oiseau qui empale ses proies sur ces épines. On appelle ces garde-manger des lardoirs.

Pour nous, la haie est une clôture.

Pour la pie-grièche, c’est un buffet.

Ce que fait le froid

On lit souvent que le gel chasse les tanins, ces molécules qui assèchent la bouche. Comme nous l’avions fait pour les plantes de l’hiver et leurs promesses, nous avons confronté la tradition à la science.

En Serbie, une équipe a dosé les composés phénoliques et les tanins de prunelles cueillies en été et en hiver. Les fruits d’hiver en contenaient davantage.

Le froid n’a rien chassé.

Les tanins sont toujours là.

À Lublin, en Pologne, d’autres chercheurs ont comparé des prunelles fraîches et congelées : ni les pigments ni l’acidité n’avaient changé de façon notable. Aucune de ces études n’a mesuré ce que sent la langue.

Détour par un autre fruit âpre, le kaki. Chez lui, seuls les tanins solubles serrent la bouche ; rendus insolubles, ils se taisent. Dans une étude publiée en 1998, des chercheurs ont congelé de la chair de kaki de deux façons. Lentement, au congélateur : au dégel, elle avait perdu ses tanins solubles et devenait presque douce.

Saisie à l’azote liquide, elle restait âpre.

Deux chercheurs de l’université japonaise de Yamagata ont précisé : le gel seul ne suffit pas, et des fruits immatures restaient astringents après le dégel.

Si la prunelle se conduit comme le kaki – personne, à notre connaissance, ne l’a vérifié –, les cueilleurs ont raison. Le gel n’enlève rien à la prunelle : il ferait taire ses tanins, à condition qu’elle ait eu le temps de mûrir. Le « goût plus sucré » de Malonne serait alors cela : un fruit dont les tanins se taisent, et dont le reste peut enfin parler.

La gelée dit donc deux choses au cueilleur. Que le froid est passé.

Et que le fruit a eu son temps.

Le gin des haies

Outre-Manche, la prunelle a trouvé son verre : le sloe gin, un gin dans lequel on a laissé macérer des prunelles. Le mot apparaît dans l’anglais écrit à la fin du XIXᵉ siècle.

Sur la naissance du sloe gin, on raconte une belle histoire, qu’on sert avec le verre. La voici telle qu’on la dit, avant de voir d’où elle vient.

Au XVIIIᵉ siècle et au début du XIXᵉ, quand les terres communes d’Angleterre furent clôturées au profit des grands propriétaires, des haies poussèrent pour marquer les nouvelles limites. Les paysans privés de leurs communs se seraient vengés à leur façon : en cueillant les prunelles de ces haies neuves, pour les noyer dans le gin.


Le récit est joli, mais la source manque : nous ne l’avons trouvé que chez des producteurs et des cavistes, sur des pages en ligne récentes. C’est une légende de comptoir, née autour d’une bouteille.

Une légende demande une étiquette.

Celle-ci se boit avec le sourire.

Ce qu’on en fait

Blette, la prunelle cède enfin sous le doigt. C’est le fruit que la fiche liégeoise envoie à la casserole pour les confitures, ou au bocal pour les liqueurs. À Malonne, on entaillait les fruits ; le noyau, lui, on n’y touche pas. Le reste, c’est le temps : nous avons raconté pas à pas comment une macération fait parler un fruit.

À l’atelier, nous connaissons cette patience-là, celle des bouteilles de Malonne : on goûte, on rebouche, et l’on attend encore.

Rendez-vous à la haie

Cette semaine, repérez un prunellier. Goûtez une prunelle maintenant, et notez ce que fait votre bouche. Le noyau, recrachez-le entier.

Si l’automne traîne, faites comme à Malonne : cueillez une poignée de prunelles bien mûres, passez-les une nuit au congélateur, et goûtez-en une au matin. Le kaki laisse penser que cela peut marcher ; sur la prunelle, à vous de voir. Puis revenez après la première gelée, et goûtez-en une troisième, sur la même branche. Comparez les trois.

Rameau de prunellier couvert de petites fleurs blanches sur bois sombre et nu, sans feuilles.

La promesse de mars

Avant même les feuilles, le prunellier blanchit : c’est là que se forment les prunelles de l’automne suivant. Image d’évocation créée pour cet article.

Cueillez les fruits, laissez la branche : la haie sera là au printemps, quand elle fleurira dans le froid, quelques semaines avant que l’aspérule des sous-bois ne parfume le maitrank d’Arlon. Si votre grand-mère avait pour la prunelle un mot wallon à elle, écrivez-le-nous : nous le cherchons.

Ce que sent la langue, nous n’avons trouvé personne pour le mesurer.

La première mesure, ce sera peut-être la vôtre.

Et toi, frotte la pruine du pouce, pour voir le bleu s’en aller.

Sources principales

  • Le souvenir de Judicaël Thaulez, cofondateur de L’Alchymiste, transmis à la rédaction en octobre 2026.
  • Musée archéologique du Tyrol du Sud (Bolzano) : « The discovery » (iceman.it), pour la découverte du 19 septembre 1991 au Tisenjoch, et « 30 Jahre Ötzi » (2021), pour la datation 3350-3120 avant notre ère.
  • Fonds autrichien pour la science (FWF), projet P16276 de Klaus Oeggl (université d’Innsbruck), pour les fouilles de 1991-1992 et les plantes comestibles. L’article de référence est A. Heiss et K. Oeggl, Vegetation History and Archaeobotany, 18, 2009, p. 23-35 ; nous n’en avons lu que la notice.
  • S. Jacomet, « Plant economy and village life in Neolithic lake dwellings at the time of the Alpine Iceman », Vegetation History and Archaeobotany, 18, 2009, p. 47-59 : Arbon Bleiche 3 (3384-3370 avant notre ère).
  • É. Littré, Dictionnaire de la langue française, Hachette, 1863-1877, article « blosse ».
  • Province de Liège, fiche « Le prunellier ».
  • L. Marcelle, Noms de plantes et vocabulaire botanique français-wallon, 2016, entrée « aubépine, cenelle » (p. 14). Ce glossaire prolonge É. Lempereur et L. Marcelle, « Les noms de plantes dans le wallon occidental », Dialectes de Wallonie, 31-33, 2006.
  • R. Kolarov et coll., résumé de communication, 2ᵉ conférence électronique internationale sur l’horticulture, Biology and Life Sciences Forum, 47(1), 2025 ; K. Olesińska et coll., Agronomy Science, 73(3), 2018 ; E. Sikora et coll., Acta Scientiarum Polonorum, Technologia Alimentaria, 12(4), 2013. Ces études dosent les composés de la prunelle sans mesurer l’astringence perçue ; la comparaison été/hiver mêle maturation et froid.
  • « Effects of freezing rate on astringency reduction in persimmon during and after thawing », Postharvest Biology and Technology, 14(3), 1998 (notice de l’Institut international du froid, sans les auteurs) ; S. Taira et S. Watanabe, « Changes in soluble tannins of frozen “Hiratanenashi” persimmon fruits during storage and after thawing », Bulletin of the Yamagata University. Agricultural Science, 12(2), 1995, p. 119-123. Ces études servent d’analogie, que nous n’avons vue vérifiée nulle part sur la prunelle.
  • Online Etymology Dictionary, d’après l’Oxford English Dictionary : sloe gin est attesté dès 1878, et d’autres dictionnaires le placent vers 1890. Nous n’avons trouvé le récit des enclosures que dans des pages commerciales. Pour la période des haies d’enclosure parlementaires : People’s Trust for Endangered Species, « A history of hedgerows ».
  • R. Vickery, archives Plant-Lore et Unlucky Plants, Folklore Society, 1985 ; D. McManus, « Irish letter-names and their kennings », Ériu, 39, 1988 (cité d’après une synthèse) ; R. Graves, The White Goddess, 1948.
  • Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.

Pour prolonger

Le maitrank : le vin de mai d’Arlon et la plante qui ne parfume qu’en fanant