Les citrouilles hilares de nos rebords de fenêtres ont un cousin oublié : en Irlande, la lanterne d’Halloween se taillait dans un navet grimaçant, posé sur une clôture. Et bien avant, son nom était celui d’une flamme qui erre sur les tourbières : la flamme d’un homme dont ni le ciel ni l’enfer n’ont voulu. Pour qui l’allume-t-on ?
L’essentiel à retenir
- Qui est Jack ? Un forgeron du folklore irlandais qui berne le diable et qui, refusé partout à sa mort, erre avec sa lanterne. C’est une légende, et elle connaît de nombreuses versions.
- La première lanterne était-elle une citrouille ? Pas forcément. En Irlande, on creusait des navets, mais les plus anciennes lanternes de légume appelées jack-o’-lantern sont américaines, et ce sont des citrouilles.
- Les Celtes sculptaient-ils déjà des lanternes ? Aucun document ne le montre. L’idée est une hypothèse moderne.
- Que peut-on en faire ce soir ? Poser une lumière au seuil pour celui qui passe. L’article propose cinq gestes, dont un au verre, avant de poser la lanterne pour la nuit.
Un navet sur la marche
Image d’évocation créée pour cet article. Deux yeux, une bouche, une bougie : rien de plus.
Une flamme, bas sur l’eau noire. Elle tremble au ras de la mousse. Vous faites un pas vers elle ; elle recule d’autant.
Personne ne la tient.
En 1836, un journal de Dublin, le Dublin Penny Journal, met en scène un oncle et son neveu au bord d’une de ces tourbières irlandaises dont le sol cède sous le pied. Devant les lumières qui y errent, le neveu, plus savant, parle d’une vapeur montée des plantes en décomposition. L’oncle, lui, a un nom à leur donner, et une histoire : c’est Jack o’ the Lantern, un voyageur égaré.
Le mot qu’on accroche aujourd’hui aux citrouilles, jack-o’-lantern, a d’abord appartenu à cette lumière-là. Il ressort chaque année la veille de la Toussaint : Halloween n’est que la contraction écossaise de All-Hallow-Even, « le soir avant la Toussaint ». Entre-temps, le mot a trouvé des objets : des navets creusés dans les campagnes d’Irlande, des citrouilles en Amérique.
Pourquoi loger une flamme dans un légume ? Et pour qui l’allume-t-on ? Les témoins et le conte ne donnent pas la même réponse.
Il faudra écouter les deux.
Le récit
Le forgeron qui mit le diable dans sa bourse
Pour savoir qui est ce Jack, il faut écouter un conte qu’on racontait encore en Irlande à la fin des années 1930. Dans le comté de Kerry, au sud-ouest de l’île, un homme de cinquante-deux ans, James Murphy, de Ballymalis, le dit à un écolier qui le recopie pour son école. Un forgeron y signe un pacte avec le diable, puis passe sa vie à ne pas le payer.
Il était une fois un forgeron. Un jour, le diable vient le trouver et lui propose un marché : trois souhaits exaucés, et dans sept ans, le forgeron partira avec lui.
Les souhaits sont exaucés. On devinera bientôt lesquels. Les sept ans passent. Le diable revient et demande au forgeron s’il est prêt. Pas tout à fait, répond l’autre : qu’il s’asseye donc sur cette chaise en attendant. Le diable s’assied. Quand il veut se relever, il est collé au siège.
Pour être délivré, il doit accorder sept ans de plus.
Sept ans plus tard, même visite, même question. Le forgeron n’est toujours pas prêt ; il prie le diable de donner quelques coups de masse pendant qu’il patiente. Le diable empoigne la masse. Elle ne le lâche plus.
Nouveau marché, nouveau délai.
La troisième fois, le forgeron se dit prêt et part avec le diable. Sur la route, il y a un débit de boissons. Le forgeron explique qu’il ne passe jamais devant sans y boire un verre, mais il n’a pas un sou : le diable voudrait-il bien se changer en pièce d’un shilling et se glisser dans sa bourse ? Le diable s’exécute. Le forgeron met la bourse dans sa poche et rentre chez lui.
Chez lui, il pose la bourse sur l’enclume et cogne à la masse. Le diable supplie. Il promet de ne plus jamais revenir le chercher. Le forgeron finit par le laisser sortir.
Trois fois berné, et la troisième pour un verre qui ne sera jamais bu. À l’atelier, nous avons un faible pour ce forgeron : ranger le diable dans son porte-monnaie, et pour un verre, il fallait oser. Les forgerons qui traitent avec le diable ne manquent pas, chez nous non plus : en 1858, dans ses Légendes flamandes, l’écrivain belge Charles De Coster imagine un forgeron ruiné, Smetse Smee, qui signe de son sang un pacte avec le diable.
Nous retrouverons notre forgeron du Kerry le jour de sa mort, devant deux portes. Il faut d’abord comprendre d’où lui vient sa lumière.
L’enquête
Une lumière bien avant une lanterne
Longtemps avant d’avoir un visage, la flamme avait un nom d’homme. Dès les années 1590, l’anglais l’appelle Will with the wisp, « Guillaume à la torche de paille » ; dans les années 1650, Jack with the lanthorn, « Jacques à la lanterne ». Il faudra attendre le XIXᵉ siècle pour que le mot désigne un légume creusé.
Le texte de 1836 raconte d’où viennent les lumières de la tourbière ; le légume viendra plus tard. Un siècle après, dans une école du Tipperary, une version du conte finit encore sur la lumière qu’on voit la nuit.
Une flamme sans porteur
Image d’évocation créée pour cet article. Une lueur au ras de l’eau, que personne ne porte.
Et la flamme elle-même ? Le neveu de 1836 n’avait pas tort. On attribue depuis longtemps ces lueurs au gaz des marais, le méthane, qui peut brûler lentement d’une flamme froide et bleutée. Mais qu’est-ce qui l’allume ? En septembre 2025, une équipe de chimistes de Stanford a avancé une piste dans la revue PNAS. En injectant de minuscules bulles de méthane et d’air dans de l’eau, elle a filmé des étincelles qui sautent entre des bulles de charges opposées : des micro-éclairs. En laboratoire, pourtant, la lueur obtenue reste bien plus faible que celle d’un marais, et les chercheurs en conviennent.
L’étincelle est trouvée.
Jack court toujours.
Le récit
Deux portes fermées
Revenons à notre forgeron du Kerry, que nous avons laissé chez lui, débarrassé du diable pour de bon.
Le jour vient où il meurt. Il se présente au ciel, et le ciel, sans un mot d’explication, ne le laisse pas entrer.
Il se rend alors aux portes de l’enfer. Mais le diable le voit arriver, et le diable a peur de lui. Il ne lui ouvre pas non plus.
On lui remet une lanterne, et on le condamne à parcourir le monde en cherchant à égarer les gens. C’est lui qu’on appelle, depuis, Jack o’ the Lantern.
Il avait trop bien gagné.
Plus personne ne voulait de lui.
Ni sauvé ni damné : le conte vient d’installer un homme sur le seuil.
Il a donné à la lumière un nom et une errance. Restait aux vivants à lui tailler un visage.
L’enquête
Un navet sur la clôture
Le conte donne une lumière ; les objets, eux, donnent un légume. Nous l’avons rappelé à propos de Samhain : en Irlande et en Écosse, on creusait des navets. Mais pour qui ?
La réponse la plus nette vient d’un garçon du comté de Sligo, dans le nord-ouest de l’Irlande. À la fin des années 1930, Kevin Feely, élève de l’école de Bunninadden, explique pour la Schools’ Collection, la grande collecte de folklore confiée alors aux écoliers irlandais, comment on fait un fantôme avec un navet. Il va chercher le légume au jardin. Son père le pèle au couteau, y taille deux yeux et une bouche. L’enfant rapporte un bâton et une bougie.
À la nuit, le père pose le navet sur la clôture, au bord de la route, et allume la bougie. La dernière phrase de la copie a la sécheresse d’un procès-verbal : « James Byrne was frightened with it that night. » Ce soir-là, un certain James Byrne en a eu peur.
Rien n’y dit que c’était le 31 octobre. Mais la copie dit pour qui l’on allumait : pour qui passerait sur la route.
Les vivants ont taillé le visage pour faire peur.
Le conte y a logé quelqu’un.
Le National Museum of Ireland confirme l’usage : on glissait des bougies dans ces navets pour effrayer les gens la nuit du 31 octobre.
Le musée en garde un témoin. En 1943, Rois Ní Braonáin, institutrice près de Fintown, dans le Donegal, lui envoie une lanterne de navet. C’était, précisait-elle, le modèle qu’on taillait couramment dans le pays vers 1900. Elle l’offrait parce que plus personne n’en taillait.
Ce qui a traversé le siècle, c’est le moulage de plâtre que l’artiste du musée en a tiré et peint. Il est rangé sous le nom de Ghost turnip.
Le navet-fantôme.
C’est tout ce qu’il en reste.
Les Irlandais et les Écossais qui, au XIXᵉ siècle, prennent la mer pour l’Amérique emportent leurs coutumes d’Halloween. Là-bas, ils ne trouvent pas une page blanche : on y sculpte déjà des citrouilles. En 1852, l’écrivain américain Nathaniel Hawthorne publie « Feathertop », l’histoire d’une sorcière de la Nouvelle-Angleterre, Mother Rigby, qui fabrique un épouvantail. Le conte s’ouvre sur un cri, « a coal for my pipe! », une braise pour ma pipe ! Puis la vieille découpe dans une citrouille flétrie deux trous pour les yeux et une fente pour la bouche. Une braise et une tête de courge dans le même conte, sans que Jack y soit pour rien.
Une citrouille sous la chandelle
Image d’évocation créée pour cet article. Un visage taillé, un bout de chandelle, une nuit d’automne.
La plus ancienne mention connue de citrouilles taillées pour Halloween vient du Canada. Le 1ᵉʳ novembre 1866, le Daily News de Kingston, en Ontario, rapporte que les jeunes de la ville n’ont pas oublié la vieille coutume d’Halloween : la veille, on a sacrifié quantité de citrouilles pour en faire des têtes transparentes, éclairées par deux pouces de chandelle de suif. Pour l’historienne américaine Cindy Ott, le Jack irlandais n’avait rien à voir avec ce légume ; le National Museum of Ireland, lui, voit dans la citrouille un développement américain de la tradition irlandaise. Entre les deux lectures, une chose tient : quand la coutume des émigrants arrive, la citrouille est déjà là. Elle l’a croisée.
Le XXᵉ siècle, avec ses décorations de papier, son cinéma et sa télévision, a fait de la citrouille souriante l’image d’Halloween. Si les potions et les tavernes de la fiction vous amusent, nous les avons suivies dans ce que l’on boit dans la pop culture.
Chez nous, la betterave creusée attend plutôt la Saint-Martin, le 11 novembre. À Ypres et dans le Westhoek, en Flandre-Occidentale, on taille encore des bietenlantaarns, des lanternes de betterave, que le Yper Museum a fait connaître sur la plateforme flamande du patrimoine immatériel et qu’il dit menacées de s’éteindre. Mais saint Martin, c’est une autre veillée.
Le légume change avec le pays.
La flamme, elle, reste la même.
Les traditions
Égarer, garder, guider : la flamme posée au seuil
Pour qui l’allume-t-on, cette flamme ? Posons la question à ceux qui allument aujourd’hui une lanterne en conscience, à Samhain ou à Halloween. Pour eux, la lanterne des farces du bord de route est devenue une lumière qu’on pose au seuil de la saison sombre, quand les nuits l’emportent sur les jours. Il ne s’agit pas de traditions anciennes, mais d’une grammaire contemporaine, que chacun est libre d’utiliser ou non. Elle puise, à sa façon, dans des figures bien plus anciennes, et elle hésite entre trois lumières.
Il y a d’abord la lumière qui égare. Partout en Europe, le folklore a cherché qui portait ces flammes. Ludwig Bechstein, conteur allemand du XIXᵉ siècle, rapporte dans son Deutsches Sagenbuch qu’on y voyait des morts privés de repos pour leurs méfaits, surtout de faux arpenteurs et des hommes qui avaient déplacé les bornes des champs ; dans le nord de l’Allemagne, des âmes d’enfants morts sans baptême. Toujours la même figure : quelqu’un qui n’a pas trouvé sa place, et qui erre au bord des champs des autres.
La deuxième lumière garde : elle tient à distance. Au Grand-Duché de Luxembourg, à deux pas de nos Ardennes, on allume autour de la Toussaint le Trauliicht, une lanterne taillée dans une betterave fourragère. On la pose dans les ruelles, sur le seuil des portes, au rebord des fenêtres. Sa lueur descendrait des feux follets, qu’on tenait pour des esprits malfaisants : c’est ce qu’écrivait en 2023 la commission luxembourgeoise du patrimoine. Des pratiquants d’aujourd’hui ont repris l’idée : l’autrice wiccane américaine Silver RavenWolf propose, dans Halloween: Customs, Recipes & Spells (1999), des navets à poser sous le porche pour le protéger.
« Toujours la même figure : quelqu’un qui n’a pas trouvé sa place. »
La troisième lumière guide : elle montre le chemin. L’Hymne homérique à Déméter raconte comment, à la dixième aurore, la déesse Hécate vint, une torche à la main, à la rencontre de Déméter, qui cherchait sa fille disparue. Une lumière portée vers celle qui erre. Nous avons suivi une autre de ces recherches dans Mabon, l’enfant qu’on ne retrouvait pas. Les morts aimés ont leur place à table, la nuit de Samhain ; cette lumière-là, nous la posons volontiers pour l’inconnu, au bord du chemin.
Entre ces lectures, la lanterne de navet fait une chose simple : elle enferme. Les alchimistes avaient un nom pour ce qui fuit quand on l’approche. Le psychiatre suisse Carl Gustav Jung, dans son étude sur l’esprit Mercure (Der Geist Mercurius), relève chez eux un Mercure, l’esprit volatil de leur œuvre, qu’ils nomment cervus fugitivus, « le cerf fugitif ». Nous connaissons ce gibier-là à l’atelier : notre métier consiste à donner un vaisseau à ce qui voudrait s’évaporer. Logée dans un légume et posée près d’une porte, la flamme qui égarait devient une flamme qui veille.
Ce soir-là, on ne chasse plus le feu follet.
On lui offre une maison.
Les gestes
Cinq gestes pour celui qui passe
Commencez par le légume, ce soir, et adaptez à votre guise : un navet plutôt qu’une citrouille, ou une betterave, comme à Ypres. Pelez-le au couteau, taillez deux yeux et une bouche, comme le père de Kevin Feely, dans le Sligo. Glissez-y une bougie.
Allumez votre lanterne à une flamme de la maison : la bougie de la cuisine, le poêle, la mèche qui brûle déjà près de vous. Portez-la ensuite dehors, à petits pas, tenue à deux mains. En Irlande, certains jours, on se gardait bien de laisser le feu sortir : dans le comté de Mayo, on racontait qu’il ne fallait laisser personne emporter une braise hors de la maison pendant qu’on barattait, de peur que le beurre ne parte avec elle. Ce soir, vous faites l’inverse. Vous donnez un peu de votre feu à la nuit.
Tracez alors un chemin. Trois petites lumières, du portail à votre porte, ou du bord du trottoir à votre marche, comme la lumière qui guide. Elles disent qu’ici, quelqu’un veille.
Si vous videz un seau d’eau dehors après la tombée de la nuit, prévenez. Dans le Mayo, à la fin des années 1930, John Giblin, soixante-six ans, raconte à une élève, Eileen Giblin, que les anciens criaient avant de jeter l’eau : « Chugaibh! Chugaibh! Uisce salach! », gare à vous, de l’eau sale ! On ne savait jamais si le Bon Peuple, les fées, se trouvait dehors. Le geste est minuscule. Il suppose que la nuit est habitée, et qu’on lui doit des égards.
Versez enfin une gorgée au pied de votre lanterne, pour celui qui passe et que vous ne verrez pas. Les Écossais et les Irlandais ont un nom pour le verre du départ, notre coup de l’étrier : deoch an dorais, littéralement « la boisson de la porte ». Ce n’est pas le toast, ce geste de passage qu’on partage entre vivants : c’est une part laissée à l’inconnu. Le poète latin Ovide raconte, au livre VIII des Métamorphoses, que mille maisons avaient fermé leur porte à deux voyageurs avant que Philémon et Baucis ne leur ouvrent la leur. Leur cratère, le vase où l’on mêlait le vin, se remplissait tout seul : les voyageurs étaient Jupiter et Mercure. Quant à Jack, qui n’a jamais eu de quoi payer son verre, une tournée offerte sur le seuil devrait lui plaire.
Une flamme pour celui qui erre.
Une gorgée pour celui qui passe.
La part de la porte
Image d’évocation créée pour cet article. La lanterne et le verre, côte à côte sur la pierre.
Épilogue
La flamme qui reste
Reste le geste qui ferme la nuit. Posez la lanterne sur votre seuil, sur la marche ou au rebord de la fenêtre. Rentrez. Laissez-la veiller, comme on garde le feu pendant la nuit de garde de Beltaine.
Souvenez-vous de la flamme de la tourbière, celle qui reculait quand on avançait. Celle-ci ne recule pas.
Une flamme qui recule égare.
Une flamme qui reste, on la trouve.
Si quelqu’un, dans votre famille, se souvient d’une lanterne de betterave ou de navet creusée en Wallonie, racontez-la-nous : nous serions heureux de la poser, elle aussi, sur ce seuil.
Et si, un soir, une petite lumière recule devant vous sur un chemin, saluez-la. Elle cherche une porte.
Sources principales
- E. W., « Jack o’ the Lantern », The Dublin Penny Journal, vol. 4, nᵒ 185, 16 janvier 1836, p. 229-232 (JSTOR, accès libre). Scène et contenu d’après la notice des Rare Books and Special Collections de l’université de Notre Dame, qui conserve le volume (Sara Weber, 2024).
- National Folklore Collection, UCD, The Schools’ Collection (1937-1939), dúchas.ie :
- Kilbonane (Kerry), vol. 0458, p. 198-200, conteur James Murphy, collecteur Tomás Ó Murcadha, CC BY-NC 4.0 ;
- Bunninadden (Sligo), vol. 0185, p. 241, Kevin Feely, CC BY 4.0 ;
- Bansha (Tipperary), vol. 0575, p. 7 ;
- Lagganstown (Tipperary), vol. 0576, p. 166 ;
- Cill Chais (Tipperary), vol. 0568, p. 311 ;
- Wexford, vol. 0881, p. 7 ;
- Barnacogue, Swinford (Mayo), vol. 0116 : l’eau jetée la nuit, p. 20 (John et Eileen Giblin) ; la braise et la baratte, p. 21 ;
- autres versions du forgeron et du diable : Coachford (Cork), Skreen (Sligo).
- National Museum of Ireland – Country Life, notice « Ghost turnip », F1943.350 ; moulage et peinture d’Eileen Barnes. La date de « 1903 » parfois citée n’est pas celle du musée, qui écrit « vers 1900 ». Sarah Mac Donald, Catholic News Service, 19 octobre 2017, pour les propos de Clodagh Doyle sur la donatrice.
- Cindy Ott, Pumpkin: The Curious History of an American Icon, University of Washington Press, 2012, et son exposition en ligne. Le Daily News de Kingston (1ᵉʳ novembre 1866) est connu par des sources secondaires ; la date de 1886 qui circule est une coquille. Ott signale aussi une citrouille sculptée dans un récit de presse de 1846, et la gravure The Pumpkin Effigy du Harper’s Weekly (23 novembre 1867), sans lien avec Halloween.
- Online Etymology Dictionary et Oxford English Dictionary (cité de seconde main) : will-o’-the-wisp ; jack-o’-lantern (sens « citrouille creusée » dès 1828 en anglais américain ; 1837 selon l’OED pour une lanterne de navet ou de citrouille) ; Halloween.
- Y. Xia et al., PNAS, 29 septembre 2025 (laboratoire de Richard Zare, Stanford), présenté par Science News, Smithsonian et CNN.
- Ludwig Bechstein, Deutsches Sagenbuch, 1853, nᵒ 57, « Der Heerwisch ».
- COPAC, ministère de la Culture du Luxembourg, avis du 12 juillet 2023, « Trauliicht brennen ». Plateforme flamande du patrimoine immatériel, « Bietenlantaarns maken voor Sint-Maarten », fiche du Yper Museum.
- S. Jasionowicz, « Smetse Smee : l’enfer ou le paradis de l’histoire ? », Romanica Cracoviensia 18, 2018. Bonhomme Misère, Bibliothèque bleue, édition de 1719.
- Hymne homérique à Déméter ; Ovide, Métamorphoses, VIII ; C. G. Jung, « Der Geist Mercurius » (version révisée, 1948) ; Silver RavenWolf, Halloween: Customs, Recipes & Spells, Llewellyn, 1999 ; Diana Rajchel, Samhain, Llewellyn, 2015 ; Lesley Bannatyne sur les décorations de papier de 1909.
- Scottish National Dictionary, « deoch-an-dorus » ; Nathaniel Hawthorne, « Feathertop », The International Magazine, février 1852.
- Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.
Pour prolonger
- Saint-Patrick, la fête de ceux qui sont loin : pour ceux qui ont pris la mer et emporté leurs coutumes.
- Yule, la flamme et la coupe : pour la flamme qu’on veille jusqu’au matin.
Les citrouilles hilares de nos rebords de fenêtres ont un cousin oublié : en Irlande, la lanterne d’Halloween se taillait dans un navet grimaçant, posé sur une clôture. Et bien avant, son nom était celui d’une flamme qui erre sur les tourbières : la flamme d’un homme dont ni le ciel ni l’enfer n’ont voulu. Pour qui l’allume-t-on ?
L’essentiel à retenir
- Qui est Jack ? Un forgeron du folklore irlandais qui berne le diable et qui, refusé partout à sa mort, erre avec sa lanterne. C’est une légende, et elle connaît de nombreuses versions.
- La première lanterne était-elle une citrouille ? Pas forcément. En Irlande, on creusait des navets, mais les plus anciennes lanternes de légume appelées jack-o’-lantern sont américaines, et ce sont des citrouilles.
- Les Celtes sculptaient-ils déjà des lanternes ? Aucun document ne le montre. L’idée est une hypothèse moderne.
- Que peut-on en faire ce soir ? Poser une lumière au seuil pour celui qui passe. L’article propose cinq gestes, dont un au verre, avant de poser la lanterne pour la nuit.
Un navet sur la marche
Image d’évocation créée pour cet article. Deux yeux, une bouche, une bougie : rien de plus.
Une flamme, bas sur l’eau noire. Elle tremble au ras de la mousse. Vous faites un pas vers elle ; elle recule d’autant.
Personne ne la tient.
En 1836, un journal de Dublin, le Dublin Penny Journal, met en scène un oncle et son neveu au bord d’une de ces tourbières irlandaises dont le sol cède sous le pied. Devant les lumières qui y errent, le neveu, plus savant, parle d’une vapeur montée des plantes en décomposition. L’oncle, lui, a un nom à leur donner, et une histoire : c’est Jack o’ the Lantern, un voyageur égaré.
Le mot qu’on accroche aujourd’hui aux citrouilles, jack-o’-lantern, a d’abord appartenu à cette lumière-là. Il ressort chaque année la veille de la Toussaint : Halloween n’est que la contraction écossaise de All-Hallow-Even, « le soir avant la Toussaint ». Entre-temps, le mot a trouvé des objets : des navets creusés dans les campagnes d’Irlande, des citrouilles en Amérique.
Pourquoi loger une flamme dans un légume ? Et pour qui l’allume-t-on ? Les témoins et le conte ne donnent pas la même réponse.
Il faudra écouter les deux.
Le récit
Le forgeron qui mit le diable dans sa bourse
Pour savoir qui est ce Jack, il faut écouter un conte qu’on racontait encore en Irlande à la fin des années 1930. Dans le comté de Kerry, au sud-ouest de l’île, un homme de cinquante-deux ans, James Murphy, de Ballymalis, le dit à un écolier qui le recopie pour son école. Un forgeron y signe un pacte avec le diable, puis passe sa vie à ne pas le payer.
Il était une fois un forgeron. Un jour, le diable vient le trouver et lui propose un marché : trois souhaits exaucés, et dans sept ans, le forgeron partira avec lui.
Les souhaits sont exaucés. On devinera bientôt lesquels. Les sept ans passent. Le diable revient et demande au forgeron s’il est prêt. Pas tout à fait, répond l’autre : qu’il s’asseye donc sur cette chaise en attendant. Le diable s’assied. Quand il veut se relever, il est collé au siège.
Pour être délivré, il doit accorder sept ans de plus.
Sept ans plus tard, même visite, même question. Le forgeron n’est toujours pas prêt ; il prie le diable de donner quelques coups de masse pendant qu’il patiente. Le diable empoigne la masse. Elle ne le lâche plus.
Nouveau marché, nouveau délai.
La troisième fois, le forgeron se dit prêt et part avec le diable. Sur la route, il y a un débit de boissons. Le forgeron explique qu’il ne passe jamais devant sans y boire un verre, mais il n’a pas un sou : le diable voudrait-il bien se changer en pièce d’un shilling et se glisser dans sa bourse ? Le diable s’exécute. Le forgeron met la bourse dans sa poche et rentre chez lui.
Chez lui, il pose la bourse sur l’enclume et cogne à la masse. Le diable supplie. Il promet de ne plus jamais revenir le chercher. Le forgeron finit par le laisser sortir.
Trois fois berné, et la troisième pour un verre qui ne sera jamais bu. À l’atelier, nous avons un faible pour ce forgeron : ranger le diable dans son porte-monnaie, et pour un verre, il fallait oser. Les forgerons qui traitent avec le diable ne manquent pas, chez nous non plus : en 1858, dans ses Légendes flamandes, l’écrivain belge Charles De Coster imagine un forgeron ruiné, Smetse Smee, qui signe de son sang un pacte avec le diable.
Nous retrouverons notre forgeron du Kerry le jour de sa mort, devant deux portes. Il faut d’abord comprendre d’où lui vient sa lumière.
L’enquête
Une lumière bien avant une lanterne
Longtemps avant d’avoir un visage, la flamme avait un nom d’homme. Dès les années 1590, l’anglais l’appelle Will with the wisp, « Guillaume à la torche de paille » ; dans les années 1650, Jack with the lanthorn, « Jacques à la lanterne ». Il faudra attendre le XIXᵉ siècle pour que le mot désigne un légume creusé.
Le texte de 1836 raconte d’où viennent les lumières de la tourbière ; le légume viendra plus tard. Un siècle après, dans une école du Tipperary, une version du conte finit encore sur la lumière qu’on voit la nuit.
Une flamme sans porteur
Image d’évocation créée pour cet article. Une lueur au ras de l’eau, que personne ne porte.
Et la flamme elle-même ? Le neveu de 1836 n’avait pas tort. On attribue depuis longtemps ces lueurs au gaz des marais, le méthane, qui peut brûler lentement d’une flamme froide et bleutée. Mais qu’est-ce qui l’allume ? En septembre 2025, une équipe de chimistes de Stanford a avancé une piste dans la revue PNAS. En injectant de minuscules bulles de méthane et d’air dans de l’eau, elle a filmé des étincelles qui sautent entre des bulles de charges opposées : des micro-éclairs. En laboratoire, pourtant, la lueur obtenue reste bien plus faible que celle d’un marais, et les chercheurs en conviennent.
L’étincelle est trouvée.
Jack court toujours.
Le récit
Deux portes fermées
Revenons à notre forgeron du Kerry, que nous avons laissé chez lui, débarrassé du diable pour de bon.
Le jour vient où il meurt. Il se présente au ciel, et le ciel, sans un mot d’explication, ne le laisse pas entrer.
Il se rend alors aux portes de l’enfer. Mais le diable le voit arriver, et le diable a peur de lui. Il ne lui ouvre pas non plus.
On lui remet une lanterne, et on le condamne à parcourir le monde en cherchant à égarer les gens. C’est lui qu’on appelle, depuis, Jack o’ the Lantern.
Il avait trop bien gagné.
Plus personne ne voulait de lui.
Ni sauvé ni damné : le conte vient d’installer un homme sur le seuil.
Il a donné à la lumière un nom et une errance. Restait aux vivants à lui tailler un visage.
L’enquête
Un navet sur la clôture
Le conte donne une lumière ; les objets, eux, donnent un légume. Nous l’avons rappelé à propos de Samhain : en Irlande et en Écosse, on creusait des navets. Mais pour qui ?
La réponse la plus nette vient d’un garçon du comté de Sligo, dans le nord-ouest de l’Irlande. À la fin des années 1930, Kevin Feely, élève de l’école de Bunninadden, explique pour la Schools’ Collection, la grande collecte de folklore confiée alors aux écoliers irlandais, comment on fait un fantôme avec un navet. Il va chercher le légume au jardin. Son père le pèle au couteau, y taille deux yeux et une bouche. L’enfant rapporte un bâton et une bougie.
À la nuit, le père pose le navet sur la clôture, au bord de la route, et allume la bougie. La dernière phrase de la copie a la sécheresse d’un procès-verbal : « James Byrne was frightened with it that night. » Ce soir-là, un certain James Byrne en a eu peur.
Rien n’y dit que c’était le 31 octobre. Mais la copie dit pour qui l’on allumait : pour qui passerait sur la route.
Les vivants ont taillé le visage pour faire peur.
Le conte y a logé quelqu’un.
Le National Museum of Ireland confirme l’usage : on glissait des bougies dans ces navets pour effrayer les gens la nuit du 31 octobre.
Le musée en garde un témoin. En 1943, Rois Ní Braonáin, institutrice près de Fintown, dans le Donegal, lui envoie une lanterne de navet. C’était, précisait-elle, le modèle qu’on taillait couramment dans le pays vers 1900. Elle l’offrait parce que plus personne n’en taillait.
Ce qui a traversé le siècle, c’est le moulage de plâtre que l’artiste du musée en a tiré et peint. Il est rangé sous le nom de Ghost turnip.
Le navet-fantôme.
C’est tout ce qu’il en reste.
Les Irlandais et les Écossais qui, au XIXᵉ siècle, prennent la mer pour l’Amérique emportent leurs coutumes d’Halloween. Là-bas, ils ne trouvent pas une page blanche : on y sculpte déjà des citrouilles. En 1852, l’écrivain américain Nathaniel Hawthorne publie « Feathertop », l’histoire d’une sorcière de la Nouvelle-Angleterre, Mother Rigby, qui fabrique un épouvantail. Le conte s’ouvre sur un cri, « a coal for my pipe! », une braise pour ma pipe ! Puis la vieille découpe dans une citrouille flétrie deux trous pour les yeux et une fente pour la bouche. Une braise et une tête de courge dans le même conte, sans que Jack y soit pour rien.
Une citrouille sous la chandelle
Image d’évocation créée pour cet article. Un visage taillé, un bout de chandelle, une nuit d’automne.
La plus ancienne mention connue de citrouilles taillées pour Halloween vient du Canada. Le 1ᵉʳ novembre 1866, le Daily News de Kingston, en Ontario, rapporte que les jeunes de la ville n’ont pas oublié la vieille coutume d’Halloween : la veille, on a sacrifié quantité de citrouilles pour en faire des têtes transparentes, éclairées par deux pouces de chandelle de suif. Pour l’historienne américaine Cindy Ott, le Jack irlandais n’avait rien à voir avec ce légume ; le National Museum of Ireland, lui, voit dans la citrouille un développement américain de la tradition irlandaise. Entre les deux lectures, une chose tient : quand la coutume des émigrants arrive, la citrouille est déjà là. Elle l’a croisée.
Le XXᵉ siècle, avec ses décorations de papier, son cinéma et sa télévision, a fait de la citrouille souriante l’image d’Halloween. Si les potions et les tavernes de la fiction vous amusent, nous les avons suivies dans ce que l’on boit dans la pop culture.
Chez nous, la betterave creusée attend plutôt la Saint-Martin, le 11 novembre. À Ypres et dans le Westhoek, en Flandre-Occidentale, on taille encore des bietenlantaarns, des lanternes de betterave, que le Yper Museum a fait connaître sur la plateforme flamande du patrimoine immatériel et qu’il dit menacées de s’éteindre. Mais saint Martin, c’est une autre veillée.
Le légume change avec le pays.
La flamme, elle, reste la même.
Les traditions
Égarer, garder, guider : la flamme posée au seuil
Pour qui l’allume-t-on, cette flamme ? Posons la question à ceux qui allument aujourd’hui une lanterne en conscience, à Samhain ou à Halloween. Pour eux, la lanterne des farces du bord de route est devenue une lumière qu’on pose au seuil de la saison sombre, quand les nuits l’emportent sur les jours. Il ne s’agit pas de traditions anciennes, mais d’une grammaire contemporaine, que chacun est libre d’utiliser ou non. Elle puise, à sa façon, dans des figures bien plus anciennes, et elle hésite entre trois lumières.
Il y a d’abord la lumière qui égare. Partout en Europe, le folklore a cherché qui portait ces flammes. Ludwig Bechstein, conteur allemand du XIXᵉ siècle, rapporte dans son Deutsches Sagenbuch qu’on y voyait des morts privés de repos pour leurs méfaits, surtout de faux arpenteurs et des hommes qui avaient déplacé les bornes des champs ; dans le nord de l’Allemagne, des âmes d’enfants morts sans baptême. Toujours la même figure : quelqu’un qui n’a pas trouvé sa place, et qui erre au bord des champs des autres.
La deuxième lumière garde : elle tient à distance. Au Grand-Duché de Luxembourg, à deux pas de nos Ardennes, on allume autour de la Toussaint le Trauliicht, une lanterne taillée dans une betterave fourragère. On la pose dans les ruelles, sur le seuil des portes, au rebord des fenêtres. Sa lueur descendrait des feux follets, qu’on tenait pour des esprits malfaisants : c’est ce qu’écrivait en 2023 la commission luxembourgeoise du patrimoine. Des pratiquants d’aujourd’hui ont repris l’idée : l’autrice wiccane américaine Silver RavenWolf propose, dans Halloween: Customs, Recipes & Spells (1999), des navets à poser sous le porche pour le protéger.
« Toujours la même figure : quelqu’un qui n’a pas trouvé sa place. »
La troisième lumière guide : elle montre le chemin. L’Hymne homérique à Déméter raconte comment, à la dixième aurore, la déesse Hécate vint, une torche à la main, à la rencontre de Déméter, qui cherchait sa fille disparue. Une lumière portée vers celle qui erre. Nous avons suivi une autre de ces recherches dans Mabon, l’enfant qu’on ne retrouvait pas. Les morts aimés ont leur place à table, la nuit de Samhain ; cette lumière-là, nous la posons volontiers pour l’inconnu, au bord du chemin.
Entre ces lectures, la lanterne de navet fait une chose simple : elle enferme. Les alchimistes avaient un nom pour ce qui fuit quand on l’approche. Le psychiatre suisse Carl Gustav Jung, dans son étude sur l’esprit Mercure (Der Geist Mercurius), relève chez eux un Mercure, l’esprit volatil de leur œuvre, qu’ils nomment cervus fugitivus, « le cerf fugitif ». Nous connaissons ce gibier-là à l’atelier : notre métier consiste à donner un vaisseau à ce qui voudrait s’évaporer. Logée dans un légume et posée près d’une porte, la flamme qui égarait devient une flamme qui veille.
Ce soir-là, on ne chasse plus le feu follet.
On lui offre une maison.
Les gestes
Cinq gestes pour celui qui passe
Commencez par le légume, ce soir, et adaptez à votre guise : un navet plutôt qu’une citrouille, ou une betterave, comme à Ypres. Pelez-le au couteau, taillez deux yeux et une bouche, comme le père de Kevin Feely, dans le Sligo. Glissez-y une bougie.
Allumez votre lanterne à une flamme de la maison : la bougie de la cuisine, le poêle, la mèche qui brûle déjà près de vous. Portez-la ensuite dehors, à petits pas, tenue à deux mains. En Irlande, certains jours, on se gardait bien de laisser le feu sortir : dans le comté de Mayo, on racontait qu’il ne fallait laisser personne emporter une braise hors de la maison pendant qu’on barattait, de peur que le beurre ne parte avec elle. Ce soir, vous faites l’inverse. Vous donnez un peu de votre feu à la nuit.
Tracez alors un chemin. Trois petites lumières, du portail à votre porte, ou du bord du trottoir à votre marche, comme la lumière qui guide. Elles disent qu’ici, quelqu’un veille.
Si vous videz un seau d’eau dehors après la tombée de la nuit, prévenez. Dans le Mayo, à la fin des années 1930, John Giblin, soixante-six ans, raconte à une élève, Eileen Giblin, que les anciens criaient avant de jeter l’eau : « Chugaibh! Chugaibh! Uisce salach! », gare à vous, de l’eau sale ! On ne savait jamais si le Bon Peuple, les fées, se trouvait dehors. Le geste est minuscule. Il suppose que la nuit est habitée, et qu’on lui doit des égards.
Versez enfin une gorgée au pied de votre lanterne, pour celui qui passe et que vous ne verrez pas. Les Écossais et les Irlandais ont un nom pour le verre du départ, notre coup de l’étrier : deoch an dorais, littéralement « la boisson de la porte ». Ce n’est pas le toast, ce geste de passage qu’on partage entre vivants : c’est une part laissée à l’inconnu. Le poète latin Ovide raconte, au livre VIII des Métamorphoses, que mille maisons avaient fermé leur porte à deux voyageurs avant que Philémon et Baucis ne leur ouvrent la leur. Leur cratère, le vase où l’on mêlait le vin, se remplissait tout seul : les voyageurs étaient Jupiter et Mercure. Quant à Jack, qui n’a jamais eu de quoi payer son verre, une tournée offerte sur le seuil devrait lui plaire.
Une flamme pour celui qui erre.
Une gorgée pour celui qui passe.
La part de la porte
Image d’évocation créée pour cet article. La lanterne et le verre, côte à côte sur la pierre.
Épilogue
La flamme qui reste
Reste le geste qui ferme la nuit. Posez la lanterne sur votre seuil, sur la marche ou au rebord de la fenêtre. Rentrez. Laissez-la veiller, comme on garde le feu pendant la nuit de garde de Beltaine.
Souvenez-vous de la flamme de la tourbière, celle qui reculait quand on avançait. Celle-ci ne recule pas.
Une flamme qui recule égare.
Une flamme qui reste, on la trouve.
Si quelqu’un, dans votre famille, se souvient d’une lanterne de betterave ou de navet creusée en Wallonie, racontez-la-nous : nous serions heureux de la poser, elle aussi, sur ce seuil.
Et si, un soir, une petite lumière recule devant vous sur un chemin, saluez-la. Elle cherche une porte.
Sources principales
- E. W., « Jack o’ the Lantern », The Dublin Penny Journal, vol. 4, nᵒ 185, 16 janvier 1836, p. 229-232 (JSTOR, accès libre). Scène et contenu d’après la notice des Rare Books and Special Collections de l’université de Notre Dame, qui conserve le volume (Sara Weber, 2024).
- National Folklore Collection, UCD, The Schools’ Collection (1937-1939), dúchas.ie :
- Kilbonane (Kerry), vol. 0458, p. 198-200, conteur James Murphy, collecteur Tomás Ó Murcadha, CC BY-NC 4.0 ;
- Bunninadden (Sligo), vol. 0185, p. 241, Kevin Feely, CC BY 4.0 ;
- Bansha (Tipperary), vol. 0575, p. 7 ;
- Lagganstown (Tipperary), vol. 0576, p. 166 ;
- Cill Chais (Tipperary), vol. 0568, p. 311 ;
- Wexford, vol. 0881, p. 7 ;
- Barnacogue, Swinford (Mayo), vol. 0116 : l’eau jetée la nuit, p. 20 (John et Eileen Giblin) ; la braise et la baratte, p. 21 ;
- autres versions du forgeron et du diable : Coachford (Cork), Skreen (Sligo).
- National Museum of Ireland – Country Life, notice « Ghost turnip », F1943.350 ; moulage et peinture d’Eileen Barnes. La date de « 1903 » parfois citée n’est pas celle du musée, qui écrit « vers 1900 ». Sarah Mac Donald, Catholic News Service, 19 octobre 2017, pour les propos de Clodagh Doyle sur la donatrice.
- Cindy Ott, Pumpkin: The Curious History of an American Icon, University of Washington Press, 2012, et son exposition en ligne. Le Daily News de Kingston (1ᵉʳ novembre 1866) est connu par des sources secondaires ; la date de 1886 qui circule est une coquille. Ott signale aussi une citrouille sculptée dans un récit de presse de 1846, et la gravure The Pumpkin Effigy du Harper’s Weekly (23 novembre 1867), sans lien avec Halloween.
- Online Etymology Dictionary et Oxford English Dictionary (cité de seconde main) : will-o’-the-wisp ; jack-o’-lantern (sens « citrouille creusée » dès 1828 en anglais américain ; 1837 selon l’OED pour une lanterne de navet ou de citrouille) ; Halloween.
- Y. Xia et al., PNAS, 29 septembre 2025 (laboratoire de Richard Zare, Stanford), présenté par Science News, Smithsonian et CNN.
- Ludwig Bechstein, Deutsches Sagenbuch, 1853, nᵒ 57, « Der Heerwisch ».
- COPAC, ministère de la Culture du Luxembourg, avis du 12 juillet 2023, « Trauliicht brennen ». Plateforme flamande du patrimoine immatériel, « Bietenlantaarns maken voor Sint-Maarten », fiche du Yper Museum.
- S. Jasionowicz, « Smetse Smee : l’enfer ou le paradis de l’histoire ? », Romanica Cracoviensia 18, 2018. Bonhomme Misère, Bibliothèque bleue, édition de 1719.
- Hymne homérique à Déméter ; Ovide, Métamorphoses, VIII ; C. G. Jung, « Der Geist Mercurius » (version révisée, 1948) ; Silver RavenWolf, Halloween: Customs, Recipes & Spells, Llewellyn, 1999 ; Diana Rajchel, Samhain, Llewellyn, 2015 ; Lesley Bannatyne sur les décorations de papier de 1909.
- Scottish National Dictionary, « deoch-an-dorus » ; Nathaniel Hawthorne, « Feathertop », The International Magazine, février 1852.
- Les illustrations de cet article sont des images d’évocation créées pour l’occasion.
Pour prolonger
- Saint-Patrick, la fête de ceux qui sont loin : pour ceux qui ont pris la mer et emporté leurs coutumes.
- Yule, la flamme et la coupe : pour la flamme qu’on veille jusqu’au matin.